Monsieur Lecoq

Seconde Partie: L’Honneur du Nom

by

Émile Gaboriau


I

Le premier dimanche du mois d’août 1815, à dix heures précises,—comme tous les dimanches,—le sacristain de la paroisse de Sairmeuse sonna les «trois coups», qui annoncent aux fidèles que le prêtre monte à l’autel pour la grand’messe.

L’église était plus d’à-moitié pleine, et de tous côtés arrivaient en se hâtant des groupes de paysans et de paysannes.

Les femmes étaient en grande toilette, avec leurs fichus de cou bien tirés à quatre épingles, leurs jupes à larges rayures et leurs grandes coiffes blanches. Seulement, économes autant que coquettes, elles allaient les pieds nus, tenant à la main leurs souliers, que respectueusement elles chaussaient avant d’entrer dans la maison de Dieu.

Les hommes, eux, n’entraient guère.

Presque tous restaient à causer, assis sous le porche ou debout sur la place de l’Église, à l’ombre des ormes séculaires.

Telle est la mode au hameau de Sairmeuse.

Les deux heures que les femmes consacrent à la prière, les hommes les emploient à se communiquer les nouvelles, à discuter l’apparence ou le rendement des récoltes, enfin à ébaucher des marchés qui se terminent le verre à la main dans la grande salle de l’auberge du Boeuf couronné.

Pour les cultivateurs, à une lieue à la ronde, la messe du dimanche n’est guère qu’un prétexte de réunion, une sorte de bourse hebdomadaire.

Tous les curés qui se sont succédé à Sairmeuse, ont essayé de dissoudre ou du moins de transporter sur un autre point cette «foire scandaleuse»; leurs efforts se sont brisés contre l’obstination campagnarde.

Ils n’ont obtenu qu’une concession: au moment où sonne l’élévation, les voix se taisent, les fronts se découvrent, et nombre de paysans même plient le genou en se signant.

C’est l’affaire d’une minute, et les conversations aussitôt reprennent de plus belle.

Mais ce dimanche d’août, la place n’avait pas son animation accoutumée.

Nul bruit ne s’élevait des groupes, pas un juron, pas un rire. L’âpre intérêt faisait trêve. On n’eût pas surpris entre vendeurs et acheteurs une seule de ces interminables discussions campagnardes, que ponctuent toutes sortes de serments, des «ma foi de Dieu!» des «que le diable me brûle!»

On se causait pas, on chuchotait. Une morne tristesse se lisait sur les visages, la circonspection pinçait les lèvres, les bouches mystérieusement s’approchaient des oreilles, l’inquiétude était dans tous les yeux.

On sentait un malheur dans l’air.

C’est qu’il n’y avait pas encore un mois que Louis avait été, pour la seconde fois, installé aux Tuileries par la coalition triomphante.

La terre n’avait pas eu le temps de boire les flots de sang répandus à Waterloo; douze cent mille soldats étrangers foulaient le sol de la patrie; le général prussien Muffling était gouverneur de Paris.

Et les gens de Sairmeuse s’indignaient et tremblaient.

Ce roi, que ramenaient les alliés, ne les épouvantait guère moins que les alliés eux-mêmes.

Dans leur pensée, ce grand nom de Bourbon qu’il portait ne pouvait signifier que dîme, droits féodaux, corvées, oppression de la noblesse....

Il signifiait surtout ruine, car il n’était pas un d’entre eux qui n’eût acquis quelque lopin des biens nationaux, et on assurait que toutes les terres allaient être rendues aux anciens propriétaires émigrés.

Aussi, est-ce avec une curiosité fiévreuse qu’on entourait et qu’on écoutait un tout jeune homme, revenu de l’armée depuis deux jours.

Il racontait, avec des larmes de rage dans les yeux, les hontes et les misères de l’invasion.

Il disait le pillage de Versailles, les exactions d’Orléans, et aussi comment d’impitoyables réquisitions dépouillaient de tout les pauvres gens des campagnes.

—Et ils ne s’en iront pas, répétait-il, ces étrangers maudits auxquels nous ont livrés des traîtres, ils ne s’en iront pas tant qu’ils sentiront en France un écu et une bouteille de vin!...

Il disait cela, et de son poing crispé il menaçait le drapeau arboré au haut du clocher, un drapeau blanc qui cliquetait à la brise.

Sa généreuse colère gagnait ses auditeurs, et l’attention qu’on lui accordait n’était pas près de se lasser, quand il fut interrompu par le galop d’un cheval sonnant sur le pavé de l’unique rue de Sairmeuse.

Un frisson agita les groupes. La même crainte serrait tous les coeurs.

Qui disait que ce cavalier ne serait pas quelque officier Anglais ou Prussien?... Il annoncerait l’arrivée de son régiment et exigerait impérieusement de l’argent, des vêtements et des vivres pour ses soldats....

Mais l’anxiété dura peu.

Le cavalier qui apparut au bout de la pince, était un homme du pays, vêtu d’une méchante blouse de toile bleue. Il bâtonnait à tour de bras un petit bidet maigre et nerveux, qui, tout couvert d’écume, faisait encore feu des quatre fers.

—Eh!... c’est le père Chupin!... murmura un des paysans avec un soupir de soulagement.

—Même, observa un autre, il paraît terriblement pressé.

—C’est que sans doute le vieux coquin a volé quelque part le cheval qu’il monte.

Cette dernière réflexion disait la réputation de l’homme.

Le père Chupin, en effet, était un de ces terribles pillards qui sont l’effroi et le fléau des campagnes. Il s’intitulait journalier, mais la vérité est qu’il avait le travail en horreur et passait toutes ses journées au cabaret. La maraude seule le faisait vivre ainsi que sa femme et ses fils, deux redoutables garnements qui avaient trouvé le secret d’échapper à toutes les conscriptions.

Il ne se consommait rien dans cette famille qui ne fût volé. Blé, vin, bois, fruits, tout était pris sur la propriété d’autrui. La chasse et la pèche partout, en tout temps, avec des engins prohibés, fournissaient l’argent comptant.

Tout le monde savait cela, à Sairmeuse, et cependant, lorsque, de temps à autre, le père Chupin était poursuivi, il ne se trouvait jamais de témoins pour déposer contre lui.

—C’est un mauvais homme, disait-on, et s’il en voulait à quelqu’un, il serait bien capable de l’attendre au coin d’un bois pour tirer dessus comme sur un lapin.

Le vieux braconnier, cependant, venait de s’arrêter devant l’auberge du Boeuf couronné.

Il sauta lestement à terre, chassa son cheval vers les écuries et s’avança sur la place.

C’était un grand vieux, d’une cinquantaine d’années, maigre et noueux comme un cep de vigne. Rien, au premier abord, ne révélait le coquin. Il avait l’air humble et doux. Mais la mobilité de ses yeux, l’expression de sa bouche à lèvres minces, trahissaient une astuce diabolique et la plus froide méchanceté.

A tout autre moment, on eût évité ce personnage redouté et méprisé, mais les circonstances étaient graves, on alla au-devant de lui.

—Eh bien, père Chupin! lui cria-t-on dès qu’il fut à portée de la voix, d’où nous arrivez-vous donc comme cela?

—De la ville.

La ville, pour les habitants de Sairmeuse et des environs, c’est le chef-lieu de l’arrondissement, Montaignac, une charmante sous-préfecture de huit mille âmes, distante de quatre lieues.

—Et c’est à Montaignac que vous avez acheté le cheval que vous rossiez si bien tout à l’heure?...

—Je ne l’ai pas acheté, on me l’a prêté.

L’assertion du maraudeur était si singulière que ses auditeurs ne purent s’empêcher de sourire. Lui ne parut pas s’en apercevoir.

—On me l’a prêté, poursuivit-il, pour apporter plus vite ici une fameuse nouvelle.

La peur reprit tous les paysans.

—L’ennemi est-il à la ville? demandaient vivement les plus effrayés.

—Oui, mais pas celui que vous croyez. L’ennemi dont je vous parle est l’ancien seigneur d’ici, le duc de Sairmeuse.

—Ah! mon Dieu! on le disait mort.

—On se trompait.

—Vous l’avez vu?

—Non, mais un autre l’a vu pour moi, et lui a parlé. Et cet autre est M. Laugdron, le maître de l’Hôtel de France, de Montignac. Je passais devant chez lui, ce matin, il m’appelle: «Vieux, me demanda-t-il, veux-tu me rendre un service?» Naturellement je réponds: «oui.» Alors il me met un écu de six livres dans la main, en me disant: «Eh bien! on va te seller un cheval, tu galoperas jusqu’à Sairmeuse, et tu diras à mon ami Lacheneur que le duc de Sairmeuse est arrivé ici cette nuit, en chaise de poste, avec son fils, M. Martial, et deux domestiques.»

Au milieu de tous ces paysans qui l’écoutaient, la joue pâle et les dents serrées, le père Chupin gardait la mine contrite d’un messager de malheur.

Mais, à le bien examiner, on eût surpris sur ses lèvres un ironique sourire, et dans ses yeux les pétillements d’une joie méchante.

La vérité est qu’il jubilait. Ce moment le vengeait de toutes ses bassesses et de tous les mépris endurés. Quelle revanche!

Et si les paroles tombaient comme à regret de sa bouche, c’est qu’il cherchait à prolonger son plaisir en faisant durer le supplice de ses auditeurs.

Mais un jeune et robuste gars, à physionomie intelligente, qui l’avait peut-être pénétré, l’interrompit brusquement.

—Que nous importe, s’écria-t-il, la présence du duc de Sairmeuse à Montignac!... Qu’il reste à l’Hôtel de France tant qu’il s’y trouvera bien, nous n’irons pas l’y chercher.

—Non!... nous n’irons pas l’y quérir, approuvèrent les paysans.

Le vieux maraudeur hocha la tête d’un air d’hypocrite pitié.

—C’est une peine que monsieur le duc ne vous donnera pas, dit-il; avant deux heures il sera ici.

—Comment le savez-vous?

—Je le sais par M. Laugeron, qui m’a dit, lorsque j’ai enfourché son bidet: «Surtout, vieux, explique bien à mon ami Lacheneur que le duc a commandé pour onze heures les chevaux de poste qui doivent le conduire à Sairmeuse.»

D’un commun mouvement tous les paysans qui avaient une montre la consultèrent.

—Et que vient-il chercher ici? demanda le jeune métayer.

—Pardienne!... il ne me l’a pas dit, répondit le maraudeur; mais il n’y a pas besoin d’être malin pour le deviner. Il vient visiter ses anciens domaines et les reprendre à ceux qui les ont achetés. A toi, Rousselet, il réclamera les prés de l’Oiselle qui donnent toujours deux coupes; à vous, père Gauchais, les pièces de terre de la Croix-Brûlée; à vous, Chanlouineau les vignes de la Borderie....

Chanlouineau, c’était ce beau gars qui deux fois déjà avait interrompu le père Chupin.

—Nous réclamer la Borderie!... s’écria-t-il avec une violence inouïe, qu’il s’en avise ... et nous verrons. C’était un terrain maudit, quand mon père l’a acheté, il n’y poussait que des ajoncs et une chèvre n’y eût pas trouvé sa pâture... Nous l’avons épierré pierre à pierre, nous avons usé nos ongles à gratter le gravier, nous l’avons engraissé de notre sueur, et on nous le reprendrait!... Ah!... on me tirerait avant ma dernière goutte de sang.

—Je ne dis pas, mais....

—Mais quoi?... Est-ce notre faute à nous, si les nobles se sont sauvés à l’étranger? Nous n’avons pas volé leurs biens, n’est-ce pas? La nation les a mis en vente, nous les avons achetés et payés, nos actes sont en règle, la loi est pour nous.

—C’est vrai. Mais M. de Sairmeuse est le grand ami du roi...

Personne alors, sur la place de l’Église, ne s’occupait de ce jeune soldat dont la voix, l’instant d’avant, faisait vibrer les plus nobles sentiments.

La France envahie, l’ennemi menaçant, tout était oublié. Le tout-puissant instinct de la propriété avait parlé.

—M’est avis, reprit Chanlouineau, que nous ferions bien d’aller consulter M. le baron d’Escorval.

—Oui, oui!... s’écrièrent les paysans, allons!

Ils se mettaient en route, quand un homme du village même, qui lisait quelquefois les gazettes, les arrêta.

—Prenez garde à ce que vous allez faire, prononçat-il. Ne savez-vous donc pas que depuis le retour des Bourbons, M. d’Escorval n’est plus rien?... Fouché l’a couché sur ses listes de proscription, il est ici en exil et la police le surveille.

A cette seule objection, tout l’enthousiasme tomba.

—C’est pourtant vrai, murmurèrent plusieurs vieux, une visite à M. d’Escorval nous ferait, peut-être, bien du tort.... Et d’ailleurs, quel conseil nous donnerait-il?

Seul Chanlouineau avait oublié toute prudence.

—Qu’importe!... s’écria-t-il. Si M. d’Escorval n’a pas de conseil à nous donner, il peut toujours se mettre à notre tête et nous apprendre comment on résiste et comment on se défend.

Depuis un moment, le père Chupin étudiait d’un oeil impassible ce grand déchaînement de colères. Au fond du coeur, il ressentait quelque chose de la monstrueuse satisfaction de l’incendiaire à la vue des flammes qu’il a allumées.

Peut-être avait-il déjà le pressentiment du rôle ignoble qu’il devait jouer quelques mois plus tard.

Mais, pour l’instant, satisfait de l’épreuve, il se posa en modérateur.

—Attendez donc, pour crier, qu’on vous écorche, prononça-t-il d’un ton ironique. Ne voyez-vous pas que j’ai tout mis au pis. Qui vous dit que le duc de Sairmeuse s’inquiétera de vous? Qu’avez-vous de ses anciens domaines, entre vous tous? Presque rien. Quelques laudes, des pâtures et le coteau de la Borderie.... Tout cela autrefois ne rapportait pas cinq cents pistoles par an....

—Ça, c’est vrai, approuva Chanlouineau, et si le revenu que vous dites a quadruplé, c’est que ces terres sont entre les mains de plus de quarante propriétaires qui les cultivent eux-mêmes.

—Raison de plus pour que le duc n’en souffle mot; il ne voudra pas se mettre tout le pays à dos. Dans mon idée, il ne s’en prendra qu’à un seul des possesseurs de ses biens, à notre ancien maire, à M. Lacheneur, enfin.

Ah! il connaissait bien le féroce égoïsme de ses compatriotes, le vieux misérable. Il savait de quel coeur et avec quel ensemble on accepterait une victime expiatoire dont le sacrifice serait le salut de tous.

—Il est de fait, objecta un vieux, que M. Lacheneur possède presque tout le domaine de Sairmeuse.

—Dites tout, allez, pendant que vous y êtes, reprit le père Chupin. Où demeure M. Lacheneur? Dans ce beau château de Sairmeuse dont nous voyons d’ici les girouettes à travers les arbres. Il chasse dans les bois des ducs de Sairmeuse, il pêche dans leurs étangs, il se fait traîner par des chevaux qui leur ont appartenu, dans des voitures où on retrouverait leurs armes si on grattait la peinture.

Il y a vingt ans, Lacheneur était un pauvre diable comme moi, maintenant c’est un gros monsieur à cinquante mille livres de rente. Il porte des redingotes de drap fin, et des bottes à retroussis comme le baron d’Escorval. Il ne travaille plus, il fait travailler les autres, et quand il passe, il faut le saluer jusqu’à terre. Pour un moineau tué «sur ses terres,» comme il dit, il vous enverrait un homme au bagne. Ah! il a eu de la chance. L’Empereur l’avait nommé maire. Les Bourbons l’ont destitué, mais que lui importe! En est-il moins le vrai seigneur d’ici, tout comme jadis les Sairmeuse, ses maîtres et les nôtres? Sou fils en fait-il moins ses classes à Paris, pour devenir notaire? Quant à sa fille, Mlle Marie-Anne...

—Oh!... de celle-là, pas un mot, s’écria Chanlouineau... si elle était la maîtresse, il n’y aurait plus un pauvre dans le pays, et même on abuse de sa bonté ... demandez plutôt à votre femme, père Chupin.

Sans s’en douter, le malheureux jeune homme venait de jouer sa tête.

Cependant, le vieux maraudeur dévora cet affront qu’il ne devait pas oublier, et c’est de l’air le plus humble qu’il poursuivit:

—Je ne dis pas que Mlle Marie-Anne n’est pas donnante, mais enfin il lui reste encore assez d’argent pour ses toilettes et ses falbalas... Je soutiens donc que M. Lacheneur serait encore très-heureux après avoir restitué la moitié, les trois quarts même des biens qu’il a acquis on ne sait comment. Il lui en resterait encore assez pour écraser le pauvre monde.

Après s’être adressé à l’égoïsme, le père Chupin s’adressait à l’envie ... son succès devait être infaillible.

Mais il n’eut pas le temps de poursuivre. La messe était finie, et les fidèles sortaient de l’église.

Bientôt apparut sous le porche l’homme dont il avait été tant question, M. Lacheneur, donnant le bras à une toute jeune fille d’une éblouissante beauté.

Le vieux maraudeur marcha droit à lui, et brusquement s’acquitta de son message.

Sous ce coup, M. Lacheneur chancela. Il devint si rouge d’abord, puis si affreusement pâle, qu’on crut qu’il allait tomber.

Mais il se remit vite, et sans un mot au messager, il s’éloigna rapidement en entraînant sa fille...

Quelques minutes plus tard, une vieille chaise de poste traversait le village au galop de ses quatre chevaux, et s’arrêtait devant la cure.

Alors on eut un singulier spectacle.

Le père Chupin avait réuni sa femme et ses deux fils, et tous quatre ils entouraient la voiture en criant à pleins poumons:

—Vive M. le duc de Sairmeuse!!!...

II

Une route en pente douce, longue de près d’une lieue, ombragée d’un quadruple rang de vieux ormes, conduit du village au château de Sairmeuse.

Rien de beau comme cette avenue, digne d’une demeure royale, et l’étranger qui la gravit s’explique le dicton naïvement vaniteux du pays:

«Ne sait combien la France est belle,
Qui n’a vu Sairmeuse ni l’Oiselle.»

L’Oiselle, c’est la petite rivière qu’on passe sur un pont en bois en sortant du village, et dont les eaux claires et rapides donnent à la vallée sa délicieuse fraîcheur.

Et à chaque pas, à mesure qu’on monte, le point de vue change. C’est comme un panorama enchanteur qui se déroule lentement.

A droite, on aperçoit les scieries de Féréol et les moulins de la Rèche. A gauche, pareille à un océan de verdure, frémit à la brise la forêt de Dolomieu. Ces ruines imposantes, de l’autre côté de la rivière, sont tout ce qu’il reste du manoir féodal des sires de Breulh. Cette maison de briques rouges, à arêtes de granit, à demi cachée dans un pli du coteau, appartient à M. le baron d’Escorval.

Enfin, si le temps est bien clair, on distingue dans le lointain les clochers de Montaignac....

C’est cette route que prit M. Lacheneur, après que le vieux Chupin lui eut appris la grande nouvelle, l’arrivée du duc de Sairmeuse....

Mais que lui importaient les magnificences du paysage!

Il avait été assommé, sur la place. Et maintenant il cheminait d’un pas lourd et chancelant; comme ces pauvres soldats qui, blessés mortellement sur le champ de bataille, se retirent, cherchant un fossé où se coucher et mourir.

Il semblait avoir perdu toute notion de soi, toute conscience des événements précédents et des circonstances extérieures... Il allait, abîmé dans ses réflexions, guidé par le seul instinct de l’habitude.

A deux ou trois reprises, sa fille Marie-Anne, qui marchait à ses côtés, lui adressa la parole; un «ah! laisse-moi!...» prononcé d’un ton rude, fut tout ce qu’elle en tira.

Sans doute, comme il arrive toujours après un coup terrible, cet homme malheureux repassait toutes les phases de sa vie...

A vingt ans, Lacheneur n’était qu’un pauvre garçon de charrue, au service de la famille de Sairmeuse.

Ses ambitions étaient modestes alors. Quand il s’étendait sous un arbre à l’heure de la sieste, ses rêves étaient naïfs autant que ceux d’un enfant.

—Si je pouvais amasser cent pistoles, pensait-il, je demanderais au père Barrois la main de sa fille Marthe, et il ne me la refuserait pas...

Cent pistoles!... Mille livres!... somme énorme, pour lui, qui, en deux ans de travail et de privations, n’avait économisé que onze louis, qu’il tenait cachés dans une boîte de corne enfouie au fond de sa paillasse.

Pourtant il ne désespérait pas... Il avait lu dans les yeux noirs de Marthe qu’elle saurait attendre.

Puis, Mlle Armande de Sairmeuse, une vieille fille très-riche, était sa marraine, et il songeait qu’en s’y prenant avec adresse il l’intéresserait peut-être à ses amours.

C’est alors qu’éclata le terrible orage de la révolution.

Aux premiers coups de tonnerre, M. le duc de Sairmeuse avait émigré avec M. le comte d’Artois. Ils se réfugiaient à l’étranger comme un passant s’abrite sous une porte pour laisser passer une averse, en se disant: «Cela ne durera pas.»

Cela dura, et l’année suivante la vieille demoiselle Armande, qui était restée à Sairmeuse, mourut de saisissement à la suite d’une visite des patriotes de Montaignac.

Le château fut fermé, le président du district s’empara des clés au nom de la nation, et les serviteurs se dispersèrent, chacun tirant de son côté.

C’est Montaignac que Lacheneur choisit pour sa résidence.

Jeune, brave, bien fait de sa personne, doué d’une physionomie énergique, d’une intelligence très-au-dessus de sa condition, il ne tarda pas à se faire une renommée dans les clubs.

Trois mois durant, Lacheneur fut le tyran de Montaignac.

A ce métier de tribun on ne s’enrichissait guère; aussi la surprise fut-elle immense dans le pays, lorsqu’on apprit que l’ancien valet de ferme venait d’acheter le château et presque toutes les terres de ses anciens maîtres.

Certes, la nation n’avait pas vendu ce domaine princier le vingtième seulement de sa valeur. Il avait été adjugé au prix de soixante-cinq mille livres. C’était pour rien.

Encore, cependant, fallait-il avoir cette somme, et Lacheneur la possédait, puisqu’il l’avait versée en beaux louis d’or entre les mains du receveur du district.

De ce moment, sa popularité fut perdue. Les patriotes qui avaient acclamé le pauvre valet de charrue renièrent le capitaliste. Il s’en moqua et fit bien. De retour à Sairmeuse, il put constater qu’on saluait fort bas le citoyen Lacheneur.

Contre l’ordinaire, il ne fit pas fi de ses espérances passées au moment où elles devenaient réalisables.

Il épousa Marthe Barrois, et laissant la patrie se sauver sans lui, il se remit à la culture...

On l’observait attentivement; en ces premiers temps, les paysans crurent remarquer qu’il était tout étourdi du brusque changement de sa situation.

Il ne semblait pas jouir en maître de ses propriétés. Ses allures avaient quelque chose de si gêné et de si inquiet, qu’on eût dit, à le voir, un domestique tremblant d’être surpris.

Il avait laissé le château fermé et s’était installé avec sa jeune femme dans l’ancien logis du garde-chasse, à l’entrée du parc. Il visitait les anciens fermiers de Sairmeuse, il les surveillait, mais il ne réclamait pas le prix des fermages.

Cependant, peu à peu, avec l’habitude de la possession, l’assurance lui vint.

Le Consulat avait succédé au Directoire, l’Empire remplaça le Consulat. Le citoyen devint M. Lacheneur gros comme le bras.

Nommé maire de la commune deux ans plus tard, il quitta la maison du garde-chasse et s’installa définitivement au château.

L’ancien valet de ferme coucha dans le lit à estrade des ducs de Sairmeuse, il mangea dans la vaisselle plate timbrée à leurs armes, il reçut dans un magnifique salon les gens qui venaient le voir de Montaignac.

La prise de possession était complète.

Pour ceux qui l’avaient connu autrefois, M. Lacheneur était devenu méconnaissable. Il avait su se maintenir à la hauteur de ses prospérités. Rougissant de son ignorance, il avait eu le courage, prodigieux à son âge, d’acquérir l’instruction qui lui manquait.

Alors, tout lui réussissait, à ce point que ce bonheur était devenu proverbial. Il suffisait qu’il se mêlât d’une entreprise pour qu’elle tournât à bien.

Sa femme lui avait donné deux beaux enfants, un fils et une fille.

Le domaine, administré avec une sagesse et une habileté que n’avaient pas les anciens propriétaires, rapportait bon an mal an soixante mille livres en sacs.

Beaucoup, à la place de M. Lacheneur, eussent été éblouis. Il sut, lui, garder son sang-froid.

En dépit du luxe princier qui l’entourait, sa vie resta simple et frugale. Il n’eut jamais de domestique pour son service personnel. Ses revenus, très-considérables à cette époque, il les consacrait presque entièrement à améliorer ses terres ou à en acquérir de nouvelles. Et cependant il n’était pas avare. Dès qu’il s’agissait de sa femme ou de ses enfants, il ne comptait plus. Son fils, Jean, était élevé à Paris, il voulait qu’il pût prétendre à tout. Ne pouvant se résoudre à se séparer de sa fille, il lui avait donné une institutrice.

Parfois, ses amis l’accusaient d’une ambition démesurée pour ses enfants, mais alors il hochait tristement la tête et répondait:

—Que ne puis-je seulement leur assurer une modeste existence!... Compter sur l’avenir, quelle folie!... Qui eût prévu, il y a trente ans, que la famille de Sairmeuse serait dépossédée...

Avec de telles idées, il devait être un bon maître; il le fut, mais on ne lui en tint nul compte. Ses anciens camarades ne pouvaient lui pardonner sa prestigieuse élévation. Il était rare qu’on parlât de lui sans souhaiter sa ruine à mots couverts.

Hélas!... les mauvais jours arrivèrent.

Vers la fin de 1812, il perdit sa femme, et les désastres de 1813 lui enlevèrent toute sa fortune mobilière confiée à un industriel de ses amis. Fortement compromis lors de la première Restauration, il fut obligé de se cacher, et, pour comble, la conduite de son fils, à Paris, lui donnait de sérieuses inquiétudes...

La veille encore, il s’estimait le plus malheureux des hommes...

Mais voici qu’un nouveau malheur le menaçait, si épouvantable que tous les autres étaient oubliés...

Entre le jour où il avait acheté Sairmeuse, et ce fatal dimanche d’août 1815, vingt ans s’étaient écoulés...

Vingt ans!... Et il lui semblait que c’était hier que, rouge et tremblant, il alignait les piles de louis sur le bureau du receveur du district.

Avait-il rêvé?... Avait-il vécu?...

Il n’avait pas rêvé... une vie entière tient dans l’espace de dix secondes, avec ses luttes et ses misères, ses joies inattendues et ses espoirs envolés....

Perdu dans ses souvenirs il était à mille lieues de la situation présente, quand un vulgaire incident, plus puissant que la voix de sa fille, le ramena brutalement à l’affreuse réalité.

La grille du château de Sairmeuse—de son château—où il venait d’arriver se trouvait fermée.

Il secoua les barreaux avec une sorte de rage, et ne pouvant briser la serrure, il sonna à briser la cloche.

Au bruit, le jardinier se hâta d’accourir.

—Pourquoi cette grille est-elle fermée?... demanda M. Lacheneur avec une violence inouïe... De quel droit barricade-t-on ma maison lorsque moi, le maître, je suis dehors!...

Le jardinier voulut présenter quelques excuses.

—Tais-toi!... interrompit M. Lacheneur, je te chasse, tu n’es plus à mon service!...

Il passa, laissant le jardinier pétrifié, et traversa la cour du château, cour d’honneur princière, sablée de sable fin, entourée de gazons, de corbeilles de fleurs et de massifs d’arbres verts.

Dans le vestibule dallé de marbre, trois de ses métayers étaient assis, l’attendant, car c’était le dimanche qu’il recevait les gens de son immense exploitation.

Ils se levèrent dès qu’il parut, se découvrant respectueusement. Mais il ne leur laissa pas le temps de prononcer une parole.

—Qui vous a permis d’entrer ici?... leur dit-il d’un ton menaçant; que me voulez-vous? On vous envoie m’espionner, n’est-ce pas?... Sortez!...

Les trois hommes demeurèrent plus ébahis que le jardinier, et leurs réflexions durent être singulières.

Mais M. Lacheneur ne pouvait les entendre. Il avait ouvert la porte du grand salon, et il s’y était précipité suivi de sa fille épouvantée.

Jamais Marie-Anne n’avait vu son père ainsi, et elle tremblait, le coeur navré par les plus affreux pressentiments.

Elle avait entendu dire que parfois, sous l’empire de certaines passions, des infortunés perdent tout à coup la raison, et elle se demandait si son père ne devenait pas fou.

En vérité, il semblait l’être. Ses yeux flamboyaient, des spasmes convulsifs le secouaient, une écume blanche montait à ses lèvres.

Il tournait autour du salon furieusement, comme la bête fauve dans sa cage, avec des gestes désordonnés et des exclamations rauques.

Ses façons étaient étranges, incompréhensibles. Tantôt il semblait tâter du bout du pied l’épaisseur du tapis, tantôt il se penchait sur les meubles comme pour en éprouver le moelleux.

Par moments, il s’arrêtait brusquement devant un des tableaux de maître qui cachaient les murs ou devant quelque bronze... On eût dit qu’il inventoriait et qu’il estimait toutes les choses magnifiques et coûteuses qui décoraient cette pièce, la plus somptueuse du château.

—Et je renoncerais à tout cela!... s’écria-t-il enfin. Ce mot expliquait tout.

—Non, jamais!... reprit-il avec un emportement effrayant, jamais! jamais!... Je ne saurais m’y résoudre ... je ne peux pas... je ne veux pas!

Marie-Anne comprenait maintenant. Mais que se passait-il dans l’esprit de son père? Elle voulut savoir, et, quittant la dormeuse où elle était assise, elle alla se placer debout devant lui.

—Tu souffres, père? interrogea-t-elle, de sa belle voix harmonieuse, qu’y a-t-il, que crains-tu?... Pourquoi ne pas se confier à moi? Ne suis-je pas ta fille, ne m’aimes-tu donc plus?...

A cette voix si chère, M. Lacheneur tressaillit comme un dormeur arraché aux épouvantements du cauchemar, et il arrêta sur sa fille un regard indéfinissable.

—N’as-tu donc pas entendu, répondit-il lentement, ce que m’a dit Chupin? Le duc de Sairmeuse est à Montaignac, il va arriver... et nous habitons le château de ses pères, et son domaine est devenu le nôtre!...

Cette question brûlante des biens nationaux, qui, durant trente années, agita la France, Marie-Anne la connaissait pour l’avoir entendu mille fois débattre.

—Eh! cher père, dit-elle, qu’importe le duc!... Si nous avons ses terres, tu les a payées, n’est-ce pas?... elles sont donc bien et légitimement à nous.

M. Lacheneur hésita un moment avant de répondre...

Mais son secret l’étouffait; mais il était dans une de ces crises où l’homme, si énergique qu’il soit, chancèle et cherche un appui, si fragile qu’il puisse être.

—Tu aurais raison, ma fille, murmura-t-il, en baissant la tête, si l’or que j’ai donné en échange de Sairmeuse m’eût appartenu.

A cet étrange aveu, la jeune fille recula en pâlissant.

—Quoi!... balbutia-t-elle, cet or n’était pas à toi, mon père?... A qui donc était-il, d’où venait-il?...

Le malheureux s’était trop avancé pour ne pas aller jusqu’au bout.

—Je vais tout te dire, ma fille, répondit-il, tout, et tu me jugeras, tu décideras... Quand les Sairmeuse ont émigré, je n’avais que mes bras pour vivre, et l’ouvrage manquant, je me demandais si le pain ne manquerait pas bientôt...

Voilà où j’en étais, quand on vint me chercher, un soir, en me disant que Mlle Armande de Sairmeuse, ma marraine, se mourait et voulait me parler. J’accourus.

On avait dit vrai, Mlle Armande était à l’agonie; je le compris bien en la voyant dans son lit, plus blanche que la cire...

Ah! je vivrais cent ans que jamais je n’oublierais son visage à ce moment. On eût dit qu’à force de volonté et d’énergie, elle retenait pour quelque grande tâche son dernier soupir près de s’envoler.

Quand j’entrai dans sa chambre, ses traits se détendirent.

—Comme tu as tardé!... murmura-t-elle d’une voix faible.

Je voulais m’excuser, mais elle m’interrompit du geste et ordonna aux femmes qui l’entouraient de se retirer.

Dès que nous fûmes seuls:

—Tu es un honnête garçon, n’est-ce pas? me dit-elle... Je vais te donner une grande marque de confiance... On me croit pauvre, on se trompe... Pendant que les miens se ruinaient le plus gaiement du monde, j’économisais les cinq cents louis de pension que me servait annuellement M. le duc mon frère...

Elle me fit signe de m’approcher et de m’agenouiller près de son lit.

J’obéis, et aussitôt Mlle Armande se penchant vers moi, colla presque ses lèvres contre mon oreille et ajouta:

—Je possède quatre-vingt mille livres en or.

J’eus comme un éblouissement, mais ma marraine ne s’en aperçut pas.

—Cette somme, continua-t-elle, n’est pas le quart des anciens revenus de notre maison... Qui sait cependant si elle ne sera pas un jour l’unique ressource des Sairmeuse?... Je vais te la remettre, Lacheneur, je la confie à ta probité et à ton dévouement... On va mettre en vente, dit-on, les terres des émigrés. Si cette affreuse injustice a lieu, tu rachèteras pour soixante-dix mille livres de nos propriétés... Dans le cas contraire, tu feras parvenir cette somme à M. le duc mon frère qui a suivi M. le comte d’Artois. Le surplus, c’est-à-dire les mille pistoles de différence, je te les donne, elles sont à toi...

Les forces semblaient lui revenir. Elle se souleva sur son lit, et, me tendant la croix de son chapelet:

—Jure sur l’image de notre Sauveur, me dit-elle, jure que tu exécuteras fidèlement les dernières volontés de ta marraine mourante.

Je jurai, et son visage exprima une grande joie.

—C’est bien, reprit-elle; je mourrai tranquille... tu auras une protectrice là-haut. Mais ce n’est pas tout... Dans le temps où nous vivons, cet or ne sera en sûreté entre tes mains que si on ignore que tu le possèdes... J’ai cherché comment tu le sortirais de ma chambre et du château, à l’insu de tous, et j’ai trouvé un moyen. L’or est là, dans cette armoire, à la tête de mon lit, entassé dans un coffre de chêne... Il faut que tu aies la force de porter ce coffre... il le faut. Tu vas l’attacher à un drap et le descendre bien doucement, par la fenêtre, dans le jardin... Tu sortiras ensuite d’ici, comme tu y es entré, et une fois dehors, tu iras prendre le coffre et tu le porteras chez toi... La nuit est noire; on ne te verra pas si tu sais prendre tes précautions... Mais hâte-toi, je suis à bout de forces...

Le coffre était lourd, mais j’étais robuste. Deux draps que je pris dans un bahut firent l’affaire.

En moins de dix minutes, j’eus terminé, sans embarras, sans un seul bruit capable de nous trahir. Pendant que je refermais la fenêtre:

—C’est fini, marraine, dis-je.

—Dieu soit loué!... balbutia-t-elle, Sairmeuse est sauvé!...

J’entendis un profond soupir, je me retournai... elle était morte.

Cette scène que retraçait M. Lacheneur, il la voyait...

Ses plus futiles circonstances jaillissaient des cendres du passé comme les flammes d’un incendie mal éteint.

Feindre, déguiser la vérité, ménager des réticences, était hors de son pouvoir.

Il ne s’appartenait plus.

Ce n’est pas à sa fille qu’il s’adressait, mais à la morte, à Mlle Armande de Sairmeuse...

Et s’il frissonna en prononçant ces mots: «elle était morte,» c’est qu’il lui semblait qu’elle allait apparaître et lui demander compte de son serment.

Après un moment de silence pénible, c’est d’une voix sourde qu’il poursuivit:

—J’appelai au secours... on vint. Mlle Armande était adorée, les larmes éclatèrent, et il y eut une demi-heure d’inexprimable confusion. Tout le monde perdait la tête excepté moi... Je pus me retirer sans être remarqué, courir au jardin et enlever le coffre de chêne... Une heure plus tard, il était enterré dans la misérable masure que j’habitais... L’année suivante, j’achetai Sairmeuse...

Il avait tout avoué, il s’arrêta tremblant, cherchant son arrêt dans les yeux de sa fille.

—Et vous hésitez?... demanda-t-elle.

—Ah!... tu ne sais pas...

—Je sais qu’il faut rendre Sairmeuse.

C’était bien là ce que lui criait la voix de sa conscience, cette voix qui n’est qu’un murmure et que cependant tout le fracas de l’univers ne saurait étouffer.

—Personne ne m’a vu emporter le coffre, balbutia-t-il. On me soupçonnerait qu’on ne trouverait pas une seule preuve... Mais personne ne sait rien...

Marie-Anne se redressa, l’oeil étincelant de la plus généreuse indignation.

—Mon père!... interrompit-elle, oh!... mon père!...

Et d’un ton plus calme elle ajouta:

—Si le monde ne sait rien, pouvez-vous donc oublier, vous!...

M. Lacheneur semblait près de succomber aux souffrances des horribles combats qui se livraient en lui.

Moins abattu est l’accusé à l’heure où se décide son sort, pendant ces minutes éternelles où il attend un verdict de vie ou de mort, l’oeil fixé sur cette petite porte par où il a vu le jury sortir pour délibérer.

—Rendre!... reprit-il, quoi?... Ce que j’ai reçu?... Soit, je consens. Je porterai au duc quatre-vingt mille francs, j’y ajouterai les intérêts de cette somme depuis que je l’ai en dépôt, et... nous serons quittes.

La jeune fille hochait la tête d’un air doux et triste.

—Pourquoi ces subterfuges indignes de toi? prononça-t-elle. Tu sais bien que c’est Sairmeuse que Mlle Armande entendait confier au serviteur de sa famille... C’est Sairmeuse qu’il faut rendre.

Ce mot de «serviteur» devait révolter un homme qui, tant qu’avait duré l’Empire, avait été un des puissants du pays.

—Ah!... vous êtes cruelle, ma fille, dit-il avec une profonde amertume, cruelle comme l’enfant qui n’a jamais souffert..., cruelle comme celui qui, n’ayant jamais été tenté, est impitoyable pour qui succombe à la tentation.

Il est des actes que Dieu seul, en sa divine justice, peut juger, parce que seul il sait tout et lit au fond des âmes...

Je ne suis qu’un dépositaire, me dis-tu. C’est bien ainsi que je me considérais jadis...

Si ta pauvre sainte mère vivait encore, elle te dirait mon trouble et mes angoisses en me voyant cette richesse soudaine qui n’était pas mienne... Je tremblais de me laisser prendre à ses séductions, j’avais peur de moi... J’étais comme le joueur chargé de tenir le jeu d’un autre, comme un ivrogne qui aurait reçu en dépôt les plus délicieuses liqueurs...

Ta mère te dirait que j’ai remué ciel et terre pour retrouver le duc de Sairmeuse. Mais il avait quitté le comte d’Artois, on ne savait ce qu’il était devenu... J’ai été dix ans avant de me décider à habiter le château, oui, dix ans, pendant lesquels chaque matin j’ai fait brosser les meubles et les tapis comme si le maître eût dû revenir le soir.

Enfin j’osai... J’avais entendu M. d’Escorval affirmer que le duc avait été tué à la guerre... je m’installai ici. Et de jour en jour, à mesure que par mes soins le domaine de Sairmeuse devenait plus beau et plus vaste, je m’en sentais plus légitimement le possesseur...

Mais ce plaidoyer désespéré en faveur d’une cause mauvaise, ne pouvait toucher la loyale Marie-Anne.

—Il faut restituer!... répéta-t-elle.

M. Lacheneur se tordait les bras.

—Implacable!... s’écria-t-il, elle est implacable. Malheureuse, qui ne comprend pas que c’est pour elle que je prétends, que je veux rester ce que je suis. Hésiterais-je, s’il ne s’agissait que de moi... Je suis vieux et je connais la misère et le travail; l’oisiveté n’a pas fait disparaître les callosités de mes mains. Que me faudrait-il pour vivre en attendant ma place au cimetière? Une croûte de pain frottée d’oignon le matin, une écuellée de soupe le soir, et pour la nuit une botte de paille. Je saurais toujours bien me gagner cela. Mais toi, malheureuse enfant, mais ton frère, que deviendriez-vous?

—On ne discute ni ne transige avec le devoir, mon père... Je crois cependant que vous vous effrayez à tort. Je suppose au duc l’âme trop haute pour nous laisser jamais manquer du nécessaire après l’immense service que vous lui aurez rendu.

L’ancien serviteur des Sairmeuse eut un éclat de rire nouveau.

—Tu crois cela!... dit-il. C’est que tu ne connais pas ces nobles qui ont été nos maîtres pendant des siècles. Un «tu es un brave garçon!» bien froid, serait toute ma récompense, et on nous renverrait, moi à ma charrue, toi à l’antichambre. Et si je m’avisais de parler des mille pistoles qui m’ont été données, on me traiterait de bélître, de faquin et d’impudent drôle... Par le saint nom de Dieu!... cela ne sera pas.

—Oh!... mon père!...

—Non, cela ne saurait être... Et je vois, moi, ce que tu ne peux pas voir, l’ignominie de la chute... Tu nous crois aimés à Sairmeuse?... tu te trompes. Nous avons été trop heureux pour ne pas être jalousés et haïs. Que je tombe demain, et tu verras se jeter sur nous, pour nous déchirer, ceux qui aujourd’hui nous lèchent les mains...

Ses yeux brillèrent; il pensa qu’il venait de trouver un argument victorieux.

—Et toi-même, poursuivit-il, toi si entourée, tu connaîtrais les horreurs du mépris... Tu éprouverais cette douleur épouvantable de voir s’éloigner de toi jusqu’à celui que ton coeur a choisi librement, entre tous!...

Il avait frappé juste, car les beaux yeux de Marie-Anne s’emplirent de larmes.

—Si vous disiez vrai, mon père, murmura-t-elle d’une voix altérée, je mourrais peut-être de douleur, mais il me faudrait bien reconnaître que j’avais mal placé ma confiance et mon affection.

—Et tu t’obstines à me conseiller de rendre Sairmeuse?...

—L’honneur parle, mon père...

M. Lacheneur disloqua à demi, d’un coup de poing terrible, le meuble près duquel il se trouvait.

—Et si je m’entêtais, moi aussi, s’écria-t-il, si je gardais tout... que ferais-tu?

—Je me dirais, mon père, qu’une misère honnête vaut mieux qu’une fortune volée, je quitterais ce château, qui est au duc de Sairmeuse, et je chercherais une place de fille de ferme aux environs...

Cette terrible réponse atteignit M. Lacheneur comme un coup de massue. Il se laissa tomber sur un fauteuil en sanglotant... Il connaissait assez sa fille pour savoir que ce qu’elle disait elle le ferait.

Mais il était vaincu, sa fille l’emportait, il venait de se résoudre à l’héroïque sacrifice.

—Je restituerai Sairmeuse, balbutia-t-il... advienne que pourra...

Il s’interrompit, un visiteur lui arrivait.

C’était un tout jeune homme d’une vingtaine d’années, de tournure distinguée, à l’air mélancolique et doux.

Son regard, quand il entra dans le salon, ayant rencontré celui de Marie-Anne, il devint cramoisi, et la jeune fille se détourna à demi, rougissant jusqu’à la racine des cheveux.

—Monsieur, dit ce jeune homme, mon père m’envoie vous dire que le duc de Sairmeuse et son fils viennent d’arriver. Ils ont demandé l’hospitalité à M. le curé.

M. Lacheneur s’était levé, dissimulant mal son trouble affreux.

—Vous remercierez le baron d’Escorval de son attention, mon cher Maurice, répondit-il, j’aurai l’honneur de le voir aujourd’hui même, après une démarche bien grave que nous allons faire, ma fille et moi.

Le jeune d’Escorval avait vu, du premier coup d’oeil, que sa présence était importune, aussi ne resta-t-il que quelques instants.

Mais quand il se retira, Marie-Anne avait eu le temps de lui dire tout bas, et sans vouloir s’expliquer autrement:

—Je crois connaître votre coeur, Maurice, ce soir, je le connaîtrai certainement.

III

Peu de gens à Sairmeuse connaissaient autrement que de nom ce terrible duc dont l’arrivée mettait le village en émoi.

C’est à peine si quelques anciens du pays se rappelaient l’avoir entrevu, autrefois, avant 89, lorsqu’il venait, à de longs intervalles, rendre visite à sa tante, la vieille demoiselle Armande.

Sa charge le retenait à la cour.

S’il n’avait pas donné signe de vie tant qu’avait duré l’Empire, c’est qu’il n’avait pas eu à subir les misères et les humiliations qui attendaient les émigrés dans l’exil.

Il y avait au contraire trouvé, en échange de la fortune délabrée que lui enlevait la Révolution, une fortune royale.

Réfugié à Londres après le licenciement de l’impuissante armée de Condé, il avait eu le bonheur de plaire à la fille unique d’un des plus riches pairs d’Angleterre, lord Holland, et il l’avait épousée.

Elle lui apportait en dot 250,000 livres sterling, plus de six millions de francs.

Cependant ce ménage ne fut pas heureux. Le compagnon des plaisirs trop faciles de M. le comte d’Artois, le gentilhomme qui avait prétendu reprendre sous Louis XVI les moeurs de la Régence, ne pouvait pas être un bon mari.

La jeune duchesse songeait à une séparation quand elle mourut en donnant le jour à un garçon, qui fut baptisé sous les noms de Anne-Marie-Martial.

Cette mort ne désola pas le duc de Sairmeuse.

Il se retrouvait libre et plus riche qu’il ne l’avait jamais été.

Dès que les convenances le lui permirent, il confia son fils à une parente de sa femme et se remit à courir le monde.

La renommée disait vrai: Il s’était battu, et furieusement, contre la France, tantôt dans les rangs Autrichiens, tantôt dans les rangs Russes.

Et jarnibieu!—c’était un de ses jurons,—il ne s’en cachait guère, disant qu’en cela, il n’avait fait que strictement son devoir. Il estimait bien et loyalement gagné le grade de général que lui avait conféré sur le champ de bataille l’empereur de Russie.

On ne l’avait pas vu, lors de la première Restauration, mais son absence avait été bien involontaire. Son beau-père, lord Holland, venait de mourir, et il avait été retenu à Londres par les embarras d’une immense succession.

Les Cent-Jours l’avaient exaspéré.

Mais «la bonne cause,» ainsi qu’il disait, triomphant de nouveau, il se hâtait d’accourir.

Hélas! Lacheneur soupçonnait bien les véritables sentiments de son ancien maître, quand il se débattait sous les obsessions de sa fille.

Lui qui avait été obligé de se cacher en 1814, il savait bien que les «revenants» n’avaient rien appris ni rien oublié.

Le duc de Sairmeuse était comme les autres.

Cet homme qui avait tant vu n’avait rien retenu.

Il pensait, et rien n’était si tristement grotesque, qu’il suffisait d’un acte de sa volonté pour supprimer net tous les événements de la Révolution et de l’Empire.

Quand il avait dit: «Je ne reconnais pas tout ça!...» il s’imaginait, de la meilleure foi du monde, que tout était dit, que c’était fini, que ce qui avait été n’était pas.

Et si quelques-uns de ceux qui avaient vu Louis XVIII à l’oeuvre en 1814, lui affirmaient que la France avait quelque peu changé depuis 1789, il répondait en haussant les épaules:

—Bast!... nous nous montrerons, et tous ces coquins dont la rébellion nous a surpris rentreront dans l’ombre.

C’était bien là, sérieusement, son opinion.

Tout le long de la route accidentée qui conduit de Montaignac à Sairmeuse, le duc, confortablement établi dans le fond de sa berline de voyage, développait ses plans à son fils Martial.

—Le roi a été mal conseillé, marquis, concluait-il, sans compter que je le soupçonne d’incliner plus qu’il ne conviendrait vers les idées jacobines, S’il m’en croyait, il profiterait, pour faire rentrer tout le monde dans le devoir, des douze cent mille soldats que nos amis les alliés ont mis à sa disposition. Douze cent mille baïonnettes ont un peu plus d’éloquence que les articles d’une charte.

C’est seulement lorsque la voiture approcha de Sairmeuse, qu’il s’interrompit.

Il était ému, lui, si peu accessible à l’émotion, en se sentant dans ce pays où il était né, où il avait joué enfant, et dont il n’avait pas eu de nouvelles depuis la mort de sa tante.

Tout avait bien changé, mais les grandes lignes du paysage étaient restées les mêmes, les coteaux avaient gardé leurs ombrages, la vallée de l’Oiselle était toujours riante comme autrefois.

—Je me reconnais, marquis, disait-il avec un plaisir qui lui faisait oublier ses graves préoccupations, je me reconnais!...

Bientôt les changements devinrent plus frappants.

La voiture entrait dans Sairmeuse, et cahotait sur les pavés de la rue unique du village.

Cette rue, autrefois, c’était un chemin qui devenait impraticable dès qu’il pleuvait.

—Eh! eh!... murmura le duc, c’est un progrès, cela!...

Il ne tarda pas à en remarquer d’autres.

Là où il n’y avait jadis que de tristes et humides masures couvertes de chaume, il voyait maintenant des maisons blanches, coquettes et enviables avec leurs contrevents verts, et leur vigne courant au-dessus de la porte.

Bientôt il aperçut la mairie, une vilaine construction toute neuve, visant au monument, avec ses quatre colonnes et son fronton.

—Jarnibieu!... s’écria-t-il, pris d’inquiétude, les coquins sont capables d’avoir bâti tout cela avec les pierres de notre château!...

Mais la berline longeait alors la place de l’Eglise, et Martial observait les groupes qui s’y agitaient.

—Que pensez-vous de tous ces paysans, monsieur le duc? demanda-t-il à son père, leur trouvez-vous la mine de gens qui préparent une triomphante réception à leur ancien maître?

M. de Sairmeuse haussa les épaules. Il n’était pas homme à renoncer pour si peu à une illusion.

—Ils ne savent pas que je suis dans cette chaise de poste, répondit-il. Quand ils le sauront....

Des cris de «Vive M. le duc de Sairmeuse!» lui coupèrent la parole.

—Vous entendez, marquis? fit-il.

Et tout heureux des cris qui lui donnaient raison, il se pencha à la portière de la voiture, saluant de la main l’honnête famille Chupin, qui courait et criait.

Le vieux maraudeur, sa femme et ses fils, avaient des voix formidables, et il ne tint qu’à M. de Sairmeuse de croire que le pays entier l’acclamait. Il le crut, et lorsque la berline s’arrêta devant la porte du presbytère, il était bien persuadé que le prestige de la noblesse était plus grand que jamais.

Sur le seuil de la cure, Bibiane, la vieille gouvernante, se tenait debout. Elle savait déjà quels hôtes arrivaient à son maître, car la servante du curé est toujours et partout la mieux informée.

—Monsieur le curé n’est pas revenu de l’église, répondit-elle aux questions du duc; mais si ces messieurs veulent entrer l’attendre, il ne tardera pas à arriver, car il n’a pas déjeuné le pauvre cher homme...

—Entrons!... dit le duc à son fils.

Et guidés par la gouvernante, ils pénétrèrent dans une sorte de salon, où une table était dressée.

D’un coup d’oeil, M. de Sairmeuse inventoria cette pièce. Les habitudes de la maison devaient lui dire celles du maître. Elle était propre, pauvre et nue. Les murs étaient blanchis à la chaux; une douzaine de chaises composaient tout le mobilier; sur la table, d’une simplicité monastique, il n’y avait que des couverts d’étain.

Ce logis était celui d’un ambitieux ou d’un saint.

—Ces messieurs prendraient peut-être quelque chose? demanda Bibiane.

—Ma foi! répondit Martial, j’avoue que la route m’a singulièrement aiguisé l’appétit.

—Doux Jésus!... s’écria la vieille gouvernante, d’un air désespéré, et moi qui n’ai rien!... C’est-à-dire, si, il me reste encore un poulet en mue, le temps de lui tordre le cou, de le plumer, de le vider...

Elle s’interrompit prêtant l’oreille, et on entendit un pas dans le corridor.

—Ah!... dit-elle, voici monsieur le curé.

Fils d’un pauvre métayer des environs de Montaignac, le curé de Sairmeuse devait aux privations de sa famille son latin et sa tonsure.

A le voir, on reconnaissait bien l’homme annoncé par le presbytère.

Grand, sec, solennel, il était plus froid que les pierres tombales de son église.

Par quels prodiges de volonté, au prix de quelles tortures avait-il ainsi façonné ses dehors? On s’en faisait une idée en regardant ses yeux, où, par moments, brillaient les éclairs d’une âme ardente.

Bien des colères domptées avaient dû crisper ses lèvres involontairement ironiques, désormais assouplies par la prière.

Etait-il vieux ou jeune? Le plus subtil observateur eût hésité à mettre un âge sur son visage émacié et pâli, coupé en deux par un nez immense, en bec d’aigle, mince comme la lame d’un rasoir.

Il portait une soutane blanchie aux coutures, usée et rapiécée, mais d’une propreté miraculeuse, et elle pendait le long de son corps maigre aussi misérablement que les voiles d’un navire en pantenne.

On l’appelait l’abbé Midon.

A la vue de deux étrangers assis dans son salon, il parut légèrement surpris.

La berline arrêtée à sa porte lui avait bien annoncé une visite, mais il s’attendait à trouver quelqu’un de ses paroissiens.

Personne ne l’ayant prévenu, ni à la sacristie, ni en chemin, il se demandait à qui il avait affaire, et ce qu’on lui voulait.

Machinalement, il se retourna vers Bibiane, mais la vieille servante venait de s’esquiver.

Le duc comprit l’étonnement de son hôte.

—Par ma foi!... l’abbé, fit-il avec l’aisance impertinente d’un grand seigneur qui se croit partout chez soi, nous avons pris sans façon votre cure d’assaut, et nous y tenons garnison, comme vous voyez... Je suis le duc de Sairmeuse, et voici mon fils, le marquis.

Le curé s’inclina, mais il ne parut pas qu’il fût fort touché de la qualité de ses visiteurs.

—Ce m’est un grand honneur, prononça-t-il d’un ton plus que réservé, de recevoir chez moi les anciens maîtres de ce pays.

Il souligna ce mot: anciens, de telle façon qu’il était impossible de se méprendre sur sa pensée et ses intentions.

—Malheureusement, continua-t-il, vous ne trouverez pas ici, messieurs, les aises de la vie auxquelles vous êtes accoutumés, et je crains...

—Bast!... interrompit le duc, à la guerre comme à la guerre, ce qui vous suffit nous suffira, l’abbé... Et comptez que nous saurons reconnaître de façon ou d’autre le dérangement que nous allons vous causer.

L’oeil du curé brilla. Ce sans-gêne, cette familiarité choquante, cette dernière phrase outrageante atteignirent la fierté de l’homme violent caché sous le prêtre.

—D’ailleurs, ajouta gaiment Martial, que les angoisses de Bibiane avaient beaucoup amusé, d’ailleurs nous savons qu’il y a un poulet en mue...

—C’est-à-dire qu’il y avait, monsieur le marquis...

La vieille servante, qui reparut soudain, expliqua la réponse de son maître. Elle semblait au désespoir.

—Doux Jésus!... monsieur, clamait-elle, comment faire?... Le poulet a disparu... On nous l’a volé pour sûr, car la mue est bien fermée.

—Attendez, avant d’accuser votre prochain, interrompit le curé, on ne nous a rien volé... La Bertrande est venue ce matin me demander quelques secours au nom de sa fille qui se meurt; je n’avais pas d’argent, je lui ai donné cette volaille dont elle fera un bon bouillon...

Cette explication changea en fureur la consternation de Bibiane.

Elle se campa au milieu du salon, un poing sur la hanche, gesticulant de l’autre main.

—Voilà pourtant comme il est, s’écria-t-elle en montrant son maître, moins raisonnable qu’un enfant, et sans plus de défense qu’un innocent... Il n’y a pas de paysanne bête qui ne lui fasse accroire tout ce qu’elle veut... Un bon gros mensonge arrosé de larmes, et on a de lui tout ce qu’on veut... On lui tire ainsi jusqu’aux souliers qu’il a aux pieds, jusqu’au pain qu’il porte à sa bouche. La fille à la Bertrande, messieurs, une malade comme vous et moi!...

—Assez!... disait sévèrement le prêtre, assez!...

Puis, sachant par expérience que sa voix n’avait pas le pouvoir d’arrêter le flot des récriminations de la vieille gouvernante, il la prit par le bras et l’entraîna jusque dans le corridor.

M. de Sairmeuse et son fils se regardaient d’un air consterné.

Etait-ce là une comédie préparée à leur intention? Evidemment non, puisqu’ils étaient arrivés à l’improviste.

Or, le prêtre que révélait cette querelle domestique, n’était pas leur fait.

Ce n’était pas là, il s’en fallait du tout au tout, l’homme qu’ils espéraient rencontrer, l’auxiliaire dont ils jugeaient le concours indispensable à la réussite de leurs projets.

Cependant ils n’échangèrent pas un mot, ils écoutaient.

On entendait comme une discussion dans le corridor. Le maître parlait bas, avec l’accent du commandement; la servante s’exclamait comme si elle eût été stupéfiée. Cependant on ne distinguait pas les paroles.

Bientôt le prêtre rentra.

—J’espère, messieurs, dit-il avec une dignité qui ne laissait aucune prise à la raillerie, que vous voudrez bien excuser la scène ridicule de cette fille... La cure de Sairmeuse, Dieu merci! n’est pas si pauvre qu’elle le dit.

Ni le duc ni Martial ne répondirent.

Leur surprenante assurance se trouvait même si bien démontée, que M. de Sairmeuse, ajournant toute explication directe, entama le récit des événements dont il venait d’être témoin à Paris, insistant sur l’enthousiasme et les transports d’amour qui avaient accueilli Sa Majesté Louis XVIII...

Heureusement, la vieille gouvernante l’interrompit de nouveau.

Elle arrivait chargée de vaisselle, d’argenterie et de bouteilles, et derrière elle venait un gros homme en tablier blanc qui portait fort adroitement trois ou quatre plats.

C’est l’ordre d’aller quérir ce repas à l’auberge du Boeuf couronné, qui avait arraché à Bibiane tant de: Doux Jésus!

L’instant d’après le curé et ses hôtes se mettaient à table.

Le poulet eût été «court,» la digne servante se l’avoua, en voyant le terrible appétit de M. de Sairmeuse et de son fils.

—On eût juré qu’ils n’avaient pas mangé de quinze jours, disait-elle le lendemain aux dévotes, ses amies.

L’abbé Midon n’avait pas faim, lui, bien qu’il fût près de deux heures et qu’il n’eût rien pris depuis la veille.

L’arrivée soudaine des anciens maîtres de Sairmeuse l’avait bouleversé. Elle présageait, pensait-il, les plus effroyables malheurs.

Aussi, ne remuait-il son couteau et sa fourchette que pour se donner une contenance; en réalité, il observait ses hôtes, il appliquait à les étudier toute la pénétration du prêtre, bien supérieure à celle du médecin et du magistrat.

Le duc de Sairmeuse ne paraissait pas les cinquante-sept ans qu’il venait d’avoir.

Les orages de la jeunesse, les luttes de son âge mûr, des excès exorbitants en tout genre, n’avaient pu entamer sa constitution de fer.

Taillé en hercule, il tirait vanité de sa force et étalait avec complaisance ses mains, d’un dessin correct, mais larges, épaisses, puissantes, ornées aux phalanges de bouquets de poils roux, véritables mains de gentilhomme dont les ancêtres ont donné les grands coups d’épée des croisades.

Sa physionomie disait bien son caractère. Des courtisans de l’ancienne monarchie il avait tous les travers, les rares qualités et les vices.

Il était à la fois spirituel et ignorant, sceptique et infatué jusqu’au délire des préjugés de sa race. Affectant pour les intérêts sérieux la plus noble insouciance, il devenait âpre, rude, implacable, dès que son ambition ou sa vanité étaient en jeu.

Pour être moins robuste que son père, Martial n’en était pas moins un fort remarquable cavalier. Les femmes devaient raffoler de ses grands yeux bleus et des admirables cheveux blonds qu’il tenait de sa mère.

De son père, il avait l’énergie, la bravoure et, il faut bien le dire aussi, la corruption. Mais il avait, de plus, une éducation solide et des idées politiques. S’il partageait les préjugés de son père, il les avait raisonnés. Ce que le vieillard eût fait dans un moment d’emportement, le fils était capable de le faire froidement.

C’est bien ainsi que l’abbé Midon, avec une rare sagacité, jugea ses deux hôtes.

Aussi, est-ce avec une grande douleur, mais sans surprise, qu’il entendit le duc de Sairmeuse exposer, au sujet des biens nationaux, des idées impossibles, que partageaient cependant tous les anciens émigrés.

Connaissant le pays, renseigné quant à l’état des esprits, le curé de Sairmeuse entreprit d’attaquer les illusions de cet obstiné vieillard.

Mais le duc, sur ce chapitre, n’entendait pas raillerie, et il commençait à jurer des jarnibieu à ébranler le presbytère, lorsque Bibiane se montra à la porte du salon.

—Monsieur le duc, dit-elle, il y a là M. Lacheneur et sa demoiselle qui désireraient vous parler.

IV

Ce nom de Lacheneur n’éveillait aucun souvenir dans l’esprit du duc.

D’abord, il n’avait jamais habité Sairmeuse...

Puis, quand même!... Est-ce que jamais courtisan de l’ancien régime daigna s’inquiéter des noms qui distinguaient entre eux ces paysans qu’il confondait dans sa profonde indifférence!

Ces gens-là, on les appelait: holà!... hé!... l’ami!... mon brave!...

C’est donc de l’air d’un homme qui fait un effort de mémoire, que le duc de Sairmeuse répétait:

—Lacheneur... M. Lacheneur....

Mais Martial, observateur plus attentif et plus pénétrant que son père, avait vu le regard du curé vaciller à ce nom, jeté à l’improviste par Bibiane.

—Qu’est-ce que cet individu, l’abbé? demanda le duc d’un ton léger.

Si maître de soi que fût le prêtre, si habitué qu’il fût depuis des années, à garder le secret de ses impressions, il dissimulait mal une cruelle inquiétude.

—M. Lacheneur, répondit-il avec une visible hésitation, est le possesseur actuel du château de Sairmeuse.

Martial, ce précoce diplomate, ne put se retenir de sourire à cette réponse qu’il avait presque prévue. Mais le duc bondit sur sa chaise.

—Ah!... s’écria-t-il, c’est le drôle qui a eu l’impudence de.... Faites-le entrer, la vieille, qu’il vienne.

Bibiane sortie, le malaise de l’abbé Midon redoubla.

—Permettez-moi, monsieur le duc, dit-il fort vite, de vous faire remarquer que M. Lacheneur jouit d’une grande influence dans le pays... se l’aliéner serait impolitique....

—J’entends... vous me conseillez des ménagements. C’est parler en pur Jacobin, l’abbé. Si Sa Majesté, qui n’y est que trop portée, écoute des donneurs d’avis de votre sorte, les ventes seront ratifiées... Jarnibieu! nos intérêts sont cependant les mêmes... Si la Révolution s’est emparée des propriétés de la noblesse, elle a pris aussi les biens du clergé ... entre nous, pourquoi faire la petite bouche?

—Les biens d’un prêtre ne sont pas de ce monde, monsieur, prononça froidement le curé.

M. de Sairmeuse allait probablement répondre quelque grosse impertinence, mais M. Lacheneur parut suivi de sa fille.

L’infortuné était livide, de grosses gouttes de sueur perlaient sur ses tempes, et l’égarement de ses yeux disait la détresse de sa pensée.

Aussi pâle que son père était Marie-Anne, mais son attitude et la flamme de son regard, disaient sa virile énergie.

—Eh bien!... l’ami, fit le duc, nous sommes donc le châtelain de Sairmeuse?

Ceci fut dit avec une si choquante familiarité que le curé en rougit. C’était chez lui, en somme, qu’on traitait ainsi un homme qu’il jugeait son égal.

Il se leva, et avançant deux chaises:

—Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Lacheneur, dit-il avec une politesse qui voulait être une leçon, et vous aussi, mademoiselle, faites-moi cet honneur...

Mais le père et la fille refusèrent d’un signe de tête pareil.

—Monsieur le duc, continua Lacheneur, je suis un ancien serviteur de votre maison....

—Ah! Ah!...

—Mademoiselle Armande, votre tante, avait accordé à ma pauvre mère la faveur d’être ma marraine....

—Parbleu!... mon garçon, interrompit le duc, je me souviens de toi maintenant. En effet, notre famille a eu de grandes bontés pour les tiens. Et c’est pour nous prouver ta reconnaissance que tu t’es empressé d’acheter nos biens!...

L’ancien valet de charrue était parti de bien bas, mais son coeur et son caractère se haussant avec sa fortune, il avait l’exacte notion de sa dignité et de sa valeur.

Beaucoup le jalousaient dans le pays, quelques-uns le détestaient, mais tout le monde le respectait.

Et voici que cet homme le traitait avec le plus écrasant mépris et se permettait de le tutoyer... Pourquoi? De quel droit!...

Indigné de l’outrage, il fit un mouvement comme pour se retirer.

Personne, hormis sa fille, ne connaissait la vérité, il n’avait qu’à se taire et Sairmeuse lui restait.

Oui, il était maître encore de garder Sairmeuse, et il le savait, car il ne partageait pas les craintes des paysans, trop éclairé pour ignorer qu’entre les espérances des anciens émigrés et le possible, il y avait cet abîme qui sépare le rêve de la réalité.

Un mot suppliant, prononcé à demi-voix par sa fille, le ramena.

—Si j’ai acheté Sairmeuse, poursuivit-il d’une voix sourde, c’est sur l’ordre de ma marraine mourante, et avec l’argent qu’elle m’avait laissé à l’insu de tous. Si vous me voyez ici, c’est que je viens vous restituer le dépôt confié à mon honneur.

Tout autre qu’un de ces tristes fous comme les alliés n’en ramenèrent que trop, eût été profondément ému.

Le duc, lui, trouva tout simple et tout naturel ce grand acte de probité.

—Voilà qui est fort bien pour le principal, dit-il. Parlons maintenant des intérêts... Sairmeuse, si j’ai bonne mémoire, rendait autrefois un millier de louis bon an mal an... Ces revenus entassés doivent produire une belle somme, où est-elle?...

Cette réclamation, ainsi formulée, à ce moment, avait un caractère si odieux que Martial, révolté, fit à son père un signe que celui-ci ne vit pas.

Mais le curé, lui, protesta, essayant de rappeler cet insensé à la pudeur.

—Monsieur le duc!... fit-il, oh! monsieur le duc! Lacheneur haussa les épaules d’un air résigné.

—Les revenus, dit-il, je les ai employés à vivre et à élever mes enfants... mais surtout à améliorer Sairmeuse qui rapporte aujourd’hui le double d’autrefois....

—C’est-à-dire que depuis vingt ans, messire Lacheneur joue au châtelain... La comédie est plaisante. Enfin, tu es riche, n’est-ce pas?...

—Je ne possède rien! Mais j’espère que vous m’autoriserez à prendre dix mille livres que votre tante m’avait données...

—Ah! elle t’avait donné mille pistoles!... Et quand cela?...

—Le soir où elle me remit les quatre-vingt mille francs destinés au rachat de ses terres...

—Parfait!... Quelle preuve as-tu à me fournir de ce legs?

Lacheneur demeura confondu... Il voulut répondre, il ne le put... Il ne trouvait au service de sa rage que les plus épouvantables menaces ou un torrent d’injures...

Marie-Anne, alors, s’avança vivement.

—La preuve, monsieur le duc, dit-elle d’une voix vibrante, est la parole de cet homme, qui, d’un mot librement prononcé, vient de vous rendre... de vous donner une fortune...

Dans son brusque mouvement, ses beaux cheveux noirs s’étaient à demi-dénoués, le sang affluait à ses joues, ses yeux d’un bleu sombre lançaient des flammes; et la douleur, la colère, l’horreur de l’humiliation, donnaient à son visage une expression sublime.

Elle était si belle que Martial en fut remué.

—Admirable!... murmura-t-il en anglais, belle comme l’ange de l’insurrection.

Cette phrase, qu’elle comprit, interrompit Marie-Anne. Mais elle en avait dit assez, son père se sentit vengé.

Il tira de sa poche un rouleau de papiers, et le jetant sur la table:

—Voici vos titres, dit-il au duc, d’un ton où éclatait une haine implacable, gardez le legs que me fit votre tante, je ne veux rien de vous... Je ne remettrai plus les pieds à Sairmeuse... Misérable j’y suis entré, misérable j’en sors...

Il quitta le salon la tête haute, et une fois dehors, il ne dit à sa fille qu’un seul mot:

—Eh bien!...

—Vous avez fait votre devoir; répondit-elle, c’est ceux qui ne le font pas qui sont à plaindre!...

Elle n’en put dire davantage, Martial accourait, ne songeant qu’à se ménager une occasion de revoir cette jeune fille dont la beauté l’avait si fortement impressionné.

—Je me suis esquivé, dit-il en s’adressant plutôt à Marie-Anne qu’à M. Lacheneur, pour vous rassurer... Tout s’arrangera, mademoiselle, des yeux si beaux ne doivent pas verser de larmes... Je serai votre avocat près de mon père...

—Mlle Lacheneur n’a pas besoin d’avocat, interrompit une voix rude.

Martial se retourna et se trouva en présence de ce jeune homme qui, le matin, était allé prévenir M. Lacheneur.

—Je suis le marquis de Sairmeuse, lui dit-il, du ton le plus impertinent.

—Moi, fit simplement l’autre, je suis Maurice d’Escorval.

Ils se toisèrent un moment en silence, chacun attendant peut-être une insulte de l’autre. Instinctivement ils se devinaient ennemis, et leurs regards étaient chargés d’une haine atroce. Peut-être eurent-ils ce pressentiment qu’ils n’étaient pas deux rivaux, mais deux principes, en présence.

Martial, préoccupé de son père, céda.

—Nous nous retrouverons, monsieur d’Escorval! prononça-t-il en se retirant.

Maurice, à cette menace, haussa les épaules, et dit:

—Ne le souhaitez pas.

V

L’habitation du baron d’Escorval, cette construction de briques à saillies de pierres blanches, qu’on apercevait de l’avenue superbe de Sairmeuse, était petite et modeste.

Son seul luxe était un joli parterre dont les gazons se déroulaient jusqu’à l’Oiselle, et un parc assez vaste délicieusement ombragé.

Dans le pays on disait: «le château d’Escorval,» mais c’était pure flatterie. Le moindre manufacturier enrichi d’un coup de hausse eût voulu mieux, plus grand, plus beau, plus brillant et plus voyant surtout.

C’est que M. d’Escorval—et ce lui sera dans l’histoire un éternel honneur—n’était pas riche.

Après avoir été chargé de nombre de ces missions d’où généraux et administrateurs revenaient lourds de millions à crever les chevaux de poste le long de la route, M. d’Escorval restait avec le seul patrimoine que lui avait légué son père: vingt à vingt-cinq mille livres de rentes au plus.

Cette simple maison, à trois quarts de lieues de Sairmeuse, représentait ses économies de dix années.

Lui-même l’avait fait bâtir vers 1806, sur un plan tracé de sa main, et elle était devenue son séjour de prédilection.

Il se hâtait d’y accourir dès que ses travaux lui laissaient quelques journées, heureux de la solitude et des ombrages de son parc.

Mais cette fois il n’était pas venu à Escorval de son plein gré.

Il venait d’y être exilé par la liste de mort et de proscription du 24 juillet, cette même liste fatale qui envoyait devant un conseil de guerre l’enthousiaste Labédoyère et l’intègre et vertueux Drouot.

Cependant, en cette solitude même des campagnes de Montaignac, sa situation n’était pas exempte de périls.

Il était de ceux qui, quelques jours avant le désastre de Waterloo, avaient le plus vivement pressé l’Empereur de faire fusiller Fouché, l’ancien ministre de la police.

Or, Fouché savait ce conseil et il était tout-puissant.

—Gardez-vous!... écrivaient à M. d’Escorval ses amis de Paris.

Lui s’en remettait à la Providence, envisageant l’avenir, si menaçant qu’il dût paraître, avec l’inaltérable sérénité d’une conscience pure.

Le baron d’Escorval était un homme jeune encore, il n’avait pas cinquante ans; mais les soucis, les travaux, les nuits passées aux prises avec les difficultés les plus ardues de la politique impériale l’avaient vieilli avant l’âge.

Il était grand, légèrement chargé d’embonpoint et un peu voûté.

Ses yeux calmes malgré tout, sa bouche sérieuse, son large front dépouillé, ses manières austères inspiraient le respect.

—Il doit être dur et inflexible, disaient ceux qui le voyaient pour la première fois.

Ils se trompaient.

Si, dans l’exercice de ses fonctions, ce grand homme ignoré sut résister à tous les entraînements et aux plus furieuses passions, s’il restait de fer dès qu’il s’agissait du devoir, il redevenait dans la vie privée simple comme l’enfant, doux et bon jusqu’à la faiblesse.

A ce beau caractère, noblement apprécié, il dut la félicité de sa vie.

Il lui dut ce bonheur du ménage, que n’envie pas le vulgaire qui l’ignore, bonheur rare et précieux, si pénétrant et si doux, qui emplit la vie et l’embaume comme un céleste parfum.

A l’époque la plus sanglante de la Terreur, M. d’Escorval avait arraché au bourreau une jeune ci-devant, Victoire-Laure de l’Alleu, arrière-cousine des Rhéteau de Commarin, belle comme un ange et moins âgée que lui de trois ans seulement.

Il l’aima... et bien qu’elle fût orpheline et qu’elle n’eût rien, il l’épousa, estimant que les trésors de son coeur vierge valaient la dot la plus magnifique.

Celle-là fut une honnête femme, comme son mari était un honnête homme, dans le sens strict et rigoureux du mot.

On la vit peu aux Tuileries, dont le rang de M. d’Escorval lui ouvrit les portes. Les splendeurs de la cour impériale, qui dépassaient alors les pompes de Louis XIV, n’avaient pas d’attraits pour elle.

Grâces, beauté, jeunesse, elle réservait pour l’intimité du foyer les qualités exquises de son esprit et de son coeur.

Son mari fut son Dieu, elle vécut en lui et par lui, et jamais elle n’eut une pensée qui ne lui appartint.

Les quelques heures qu’il dérobait pour elle à ses labeurs opiniâtres étaient ses heures de fête.

Et lorsque le soir, à la veillée, ils étaient assis chacun d’un côté de la cheminée de leur modeste salon, avec leur fils Maurice, jouant entre eux, sur le tapis, il leur paraissait qu’ils n’avaient rien à souhaiter ici-bas.

Les événements de la fin de l’Empire les surprirent en plein bonheur.

Les surprirent... non. Il y avait longtemps déjà que M. d’Escorval sentait chanceler le prodigieux édifice du génie dont il avait fait son idole.

Certes, il ressentit un cruel chagrin de la chute, mais il fut navré surtout de l’indigne spectacle des trahisons et des lâchetés qui la suivirent. Il fut épouvanté et écoeuré, quand il vit la levée en masse de toutes les cupidités se précipitant à la curée.

Dans ces dispositions, l’isolement de l’exil devait lui paraître un bienfait...

—Sans compter, disait-il à la baronne, que nous serons vite oubliés ici.

Ce n’était pas tout à fait ce qu’il pensait.

Mais, de son côté, sa noble femme gardait un visage tranquille alors qu’elle tremblait pour la sécurité des siens.

Ce premier dimanche d’août, cependant, M. d’Escorval et sa femme étaient plus tristes que de coutume. Le même pressentiment vague d’un malheur terrible et prochain leur serrait le coeur.

A l’heure même où Lacheneur se présentait chez l’abbé Midon, ils étaient accoudés à la terrasse de leur maison, et ils exploraient d’un oeil inquiet les deux routes qui conduisent d’Escorval au château et au village du Sairmeuse.

Prévenu, le matin même, par ses amis de Montaignac de l’arrivée du duc, le baron avait envoyé son fils avertir M. Lacheneur.

Il lui avait recommandé d’être le moins longtemps possible... et malgré cela, les heures s’écoulaient et Maurice ne reparaissait pas.

—Pourvu, pensaient-ils chacun à part soi, qu’il ne lui soit rien arrivé!...

Non, il ne lui était rien arrivé... Seulement un mot de Mlle Lacheneur avait suffi pour lui faire oublier sa déférence accoutumée aux volontés paternelles.

—Ce soir, lui avait-elle dit, je connaîtrai vraiment votre coeur!...

Qu’est-ce que cela signifiait?... Doutait-elle donc de lui?...

Torturé par les plus douloureuses anxiétés, le pauvre garçon n’avait pu se résoudre à s’éloigner sans une explication, et il avait rôdé autour du château de Sairmeuse, espérant que Marie-Anne reparaîtrait.

Elle reparut, en effet, mais au bras de son père.

Le jeune d’Escorval les suivit de loin, et bientôt il les vit entrer au presbytère. Qu’y allaient-ils faire? Il savait que le duc et son fils s’y trouvaient.

Le temps qu’ils y restèrent, et qu’il attendit sur la place lui parut plus long qu’un siècle.

Ils sortirent, cependant, et il s’avançait pour les aborder, quand il fut prévenu par Martial dont il entendit les promesses.

Maurice ne connaissait rien de la vie, son innocence était, autant dire, celle d’un enfant, mais il ne pouvait se méprendre aux intentions qui dictaient la démarche du marquis de Sairmeuse.

A cette pensée que le caprice d’un libertin osait s’arrêter sur cette jeune fille si belle et si pure, qu’il aimait de toutes les forces de son âme, dont il avait juré qu’il ferait sa femme, tout son sang afflua à son cerveau.

Il se dit qu’il se devait de châtier l’insolent, le misérable...

Heureusement—malheureusement peut-être—son bras fut arrêté par le souvenir d’une phrase qu’il avait entendu mille fois répéter à son père:

«Le calme et l’ironie sont les seules armes dignes des forts.»

Et il eut assez de volonté pour paraître de sang-froid, quand, en réalité, il était hors de lui. Ce fut Martial qui s’emporta et qui menaça...

—Ah! oui... je te retrouverai, fat!... répétait Maurice, les dents serrées, en suivant de l’oeil son ennemi qui s’éloignait.

Il se retourna alors, mais Marie-Anne et son père l’avaient abandonné, et il les aperçut à plus de cent pas. Bien que cette indifférence le confondit, il s’empressa de les rejoindre, et adressa la parole à M. Lacheneur.

—Nous allons chez votre père, lui fut-il répondu d’un ton farouche.

Un regard de son amie lui commandait le silence, il se tut et se mit à marcher à quelques pas en arrière, la tête inclinée sur la poitrine, mortellement inquiet et cherchant vainement à s’expliquer ce qui se passait.

Son attitude trahissait une si réelle douleur, que sa mère la devina, lorsqu’enfin, du haut de la terrasse, elle l’aperçut au tournant du chemin.

Toutes les angoisses que la courageuse femme dissimulait depuis un mois se résumèrent en un cri.

—Ah!... voici le malheur!... dit-elle... nous n’y échapperons pas.

C’était le malheur, on n’en pouvait douter à la seule vue de M. Lacheneur lorsqu’il entra dans le salon d’Escorval.

Il s’avançait du pas lourd d’un ivrogne, l’oeil morne et sans expression, la face injectée, les lèvres blanches et tremblantes.

—Qu’y a-t-il!... demanda vivement le baron...

Mais l’autre ne sembla pas l’entendre.

—Ah!... je l’avais bien prévu, murmura-t-il, continuant un monologue commencé dehors, je l’avais bien dit à ma fille...

Mme d’Escorval, après avoir embrassé Marie-Anne, l’avait attirée près d’elle.

—Que se passe-t-il, mon Dieu! interrogeait-elle.

D’un geste empreint de la plus désolante résignation, la jeune fille lui lit signe de regarder et d’écouter son père.

M. Lacheneur paraissait sortir de cet horrible anéantissement,—bienfait de Dieu,—qui suit les crises trop cruelles pour les forces humaines. Pareil au dormeur que reprennent au réveil les misères oubliées pendant le sommeil, il retrouvait avec la faculté de se souvenir la faculté de souffrir.

—Ce qu’il y a, monsieur le baron, répondit-il d’une voix rauque, il y a que je me suis levé ce matin le plus riche propriétaire du pays, et que je me coucherai ce soir plus pauvre que le dernier mendiant de la commune. J’avais tout, je n’ai plus rien ... rien que mes deux bras. Ils m’ont gagné mon pain jusqu’à vingt-cinq ans, ils me le gagneront jusqu’à la mort... J’ai fait un beau rêve, il vient de finir...

Devant l’explosion de ce désespoir, M. d’Escorval pâlissait.

—Vous devez vous exagérer votre malheur, balbutia-t-il, expliquez-moi ce qui vous arrive...

Sans avoir certes conscience de ce qu’il faisait, M. Lacheneur lança son chapeau sur un fauteuil, et rejeta en arrière ses cheveux gris qu’il portait fort longs.

—A vous, je dirai tout, monsieur le baron, reprit-il. Je suis venu pour cela. Ou vous connaît, vous, on connaît votre coeur... D’ailleurs, ne m’avez-vous pas fait quelquefois l’honneur de m’appeler votre ami?...

Aussitôt, avec la précision brutale de la vérité palpitante, il retraça la scène du presbytère.

Le baron écoutait pétrifié d’étonnement, doutant presque du témoignage de ses sens. Les exclamations sourdes de Mme d’Escorval disaient à quel point, en elle, tous les nobles sentiments étaient révoltés.

Mais il était un auditeur—Marie-Anne seule l’observait,—que le récit remuait jusqu’au plus profond de ses entrailles. Cet auditeur était Maurice.

Adossé à la porte, pâle comme la mort, il faisait pour retenir des larmes de douleur et de rage les plus énergiques et aussi lus plus inutiles efforts.

Insulter Lacheneur, c’était insulter Marie-Anne, c’est-à-dire l’atteindre, le frapper, l’outrager, lui, dans tout ce qu’il avait de plus cher au monde.

Ah! s’il eût pu se douter de cela quand Martial était debout devant lui, à portée de sa main, il eût fait payer cher au fils l’odieuse conduite du père.

Mais il se jurait bien que le châtiment n’était que différé.

Et ce n’était pas, de sa part, forfanterie de la colère. Ce jeune homme si modeste et si doux avait un coeur inaccessible à la crainte. Ses beaux yeux noirs et profonds, qui avaient la timidité tremblante des yeux d’une jeune fille, savaient aller droit à l’ennemi comme une lame d’épée.

Lorsque M. Lacheneur eut terminé par la dernière phrase qu’il avait adressée au duc de Sairmeuse, M. d’Escorval lui tendit la main.

—Je vous ai dit jadis que j’étais votre ami, prononçat-il d’une voix émue, je dois vous dire aujourd’hui que je suis fier d’avoir un ami tel que vous.

Le malheureux tressaillit au contact de cette main loyale qui lui était tendue, et son visage trahit une sensation d’une ineffable douceur.

—Si mon père n’eût pas rendu, murmura l’opiniâtre Marie-Anne, mon père n’eût été qu’un dépositaire infidèle... un voleur. Il a fait son devoir.

M. d’Escorval se retourna, un peu surpris, vers la jeune fille.

—Vous dites vrai, mademoiselle, fit-il d’un ton de reproche; mais lorsque vous aurez mon âge et mon expérience, vous saurez que l’accomplissement d’un devoir est, en certaines circonstances, un héroïsme dont peu du gens sont capables.

M. Lacheneur s’était redressé.

—Ah!... vos paroles me font du bien, monsieur le baron, dit-il, maintenant je suis content d’avoir agi comme je l’ai fait.

La baronne d’Escorval se leva, trop femme pour savoir résister aux généreuses inspirations de son coeur.

—Moi aussi, monsieur Lacheneur, prononça-t-elle, je veux vous serrer la main. Je veux vous dire que je vous estime autant que je méprise les tristes ingrats qui ont essayé de vous humilier alors qu’ils devaient tomber à vos pieds... Vous avez rencontré des monstres sans coeur, tels qu’on ne trouverait sans doute pas leurs semblables.

—Hélas! soupira le baron, les alliés nous en ont ramené comme cela quelques-uns qui pensent que le monde a été créé pour eux.

—Et ces gens-là, gronda Lacheneur, voudraient être nos maîtres!...

La fatalité voulut que personne n’entendît M. Lacheneur. Questionné sur le sens de sa phrase, il eût sans doute laissé deviner quelque chose des projets dont le germe existait déjà dans son esprit... Et alors, que de catastrophes évitées!...

Cependant M. d’Escorval reprenait peu à peu son sang-froid.

—Maintenant, mon cher ami, demanda-t-il, quelle conduite vous proposez-vous de tenir avec les messieurs de Sairmeuse?

—Ils n’entendront plus parler de moi... d’ici quelque temps du moins.

—Quoi!... vous ne réclamerez pas les dix mille francs qu’ils vous doivent?...

—Je ne demanderai rien...

—Il le faut pourtant, malheureux. Puisque vous avez parlé du legs de dix mille francs de votre marraine, votre honneur exige que vous en poursuiviez par tous les moyens légaux la restitution... Il y a encore des juges en France...

M. Lacheneur hocha la tête.

—Les juges, fît-il, ne m’accorderaient pas la justice que je veux; je ne m’adresserai pas à eux...

—Cependant...

—Non, monsieur, non, je ne veux plus avoir rien de commun avec ces nobles de malheur. Je n’enverrai même pas chercher à leur château mes hardes et celles de ma fille. S’ils me les renvoient... bien. S’il leur plait de les garder, tant mieux! Plus leur conduite à mon égard sera honteuse, infâme, odieuse, plus je serai satisfait...

Le baron ne répliqua pas, mais sa femme prit la parole, ayant, croyait-elle, un moyen sûr de vaincre cette incompréhensible obstination.

—Je comprendrais votre résolution, monsieur, dit-elle, si vous étiez seul au monde, mais vous avez des enfants...

—Mon fils a dix-huit ans, madame, une bonne santé et de l’éducation... il se tirera d’affaire tout seul à Paris, à moins qu’il ne préfère ici me seconder.

—Mais votre fille?...

—Marie-Anne restera près de moi.

M. d’Escorval crut devoir intervenir.

—Prenez garde, mon cher ami, dit-il, que la douleur ne vous égare. Réfléchissez... Que deviendrez-vous, votre fille et vous?...

Le pauvre dépossédé eut un sourire navrant.

—Oh!... répondit-il, nous ne sommes pas aussi dénués que je l’ai dit, j’ai exagéré. Nous sommes propriétaires encore. L’an dernier, une vieille cousine à moi, que je n’avais jamais pu déterminer à venir habiter Sairmeuse, est morte en nommant Marie-Anne héritière de tout son bien... Tout son bien, c’était une méchante masure tout en haut de la lande de la Rèche, avec un petit jardin devant et quelques perches de mauvais terrain. Cette masure, je l’ai fait réparer sur les prières de ma fille, et j’y ai fait même porter quelques meubles, deux mauvais lits, une table, quelques chaises... Ma fille comptait y établir gratis, en manière de retraite, le père Grivat et sa femme... Et moi, du sein de mon opulence, je disais: «Mais ils seront supérieurement là dedans, ces deux vieux, ils vivront comme des coqs en pâte!...» Eh bien! ce que je jugeais si bon pour les autres, sera bon pour moi... Je cultiverai des légumes et Marie-Anne ira les vendre...

Parlait-il sérieusement?

Maurice le crut, car il s’avança brusquement au milieu du salon.

—Cela ne sera pas, monsieur Lacheneur, s’écria-t-il.

—Oh!...

—Non, cela ne sera pas, parce que j’aime Marie-Anne et que je vous la demande pour femme.

VI

Il y avait bien des années déjà que Maurice et Marie-Anne s’aimaient.

Enfants, ils avaient joué ensemble sous les ombrages magnifiques de Sairmeuse et dans les allées du parc d’Escorval.

Alors, ils couraient après les papillons, ils cherchaient parmi le sable de la rivière les cailloux brillants, ou ils se roulaient dans les foins pendant que leurs mères se promenaient le long des prairies de l’Oiselle.

Car leurs mères étaient amies...

Mme Lacheneur avait été élevée comme les filles des paysans pauvres, et c’est à grand’peine que, le jour de son mariage, elle parvint à former sur le registre les lettres de son nom.

Mais, à l’exemple de son mari, elle avait compris que prospérité oblige, et avec un rare courage, couronné d’un succès plus rare encore, elle avait entrepris de se donner une éducation en rapport avec sa fortune et sa situation nouvelle.

Et la baronne d’Escorval n’avait pas résisté à la sympathie qui l’entraînait vers cette jeune femme si méritante, en qui elle avait reconnu, sous ses simples et modestes dehors, une intelligence supérieure et une âme d’élite.

Quand était morte Mme Lacheneur, Mme d’Escorval l’avait pleurée comme une soeur préférée.

De ce moment, l’attachement de Maurice prit un caractère plus sérieux.

Elevé à Paris dans un lycée, il arrivait quelquefois que ses maîtres avaient à se plaindre de son application.

—Si tes professeurs sont mécontents, lui disait sa mère, tu ne m’accompagneras pas à Escorval aux vacances, tu ne verras pas ta petite amie...

Et cette simple menace suffisait pour obtenir du turbulent écolier un redoublement d’ardeur au travail.

Ainsi, d’année en année était allée s’affirmant cette grande passion qui devait préserver Maurice des inquiétudes et des égarements de l’adolescence.

Noble et chaste passion d’ailleurs, et de celles dont le spectacle réjouit, dit-on, et rend jaloux les anges du ciel.

Ils étaient, ces beaux enfants si épris, timides et naïfs autant l’un que l’autre.

De longues promenades à la brune, sous les yeux de leurs parents, un regard où éclatait toute leur âme quand ils se revoyaient, quelques fleurs échangées,—reliques précieusement conservées...—telles étaient leurs joies.

Ce mot magique et sublime: amour, si doux à bégayer et si doux à entendre, ne monta pas une seule fois de leur coeur à leurs lèvres.

Jamais l’audace de Maurice n’avait dépassé un serrement de main furtif. Jamais Marie-Anne n’avait été osée autant que ce matin même, en reconduisant son ami.

Cette tendresse mutuelle, les parents ne pouvaient l’ignorer, et s’ils fermaient les yeux, c’est qu’elle ne contrariait en rien leurs desseins.

M. et Mme d’Escorval ne voyaient nul obstacle à ce que leur fils épousât une jeune fille dont ils avaient pu apprécier le noble caractère, bonne autant que belle, et la plus riche héritière du pays, ce qui ne gâtait rien.

M. Lacheneur, de son côté, était ravi de cette perspective de devenir, lui, l’ancien valet de charrue, l’allié d’une vieille famille dont le chef était un homme considérable.

Aussi, sans que jamais un seul mot direct eût été hasardé, soit par le baron, soit par M. Lacheneur, une alliance entre les deux familles était arrêtée en principe...

Oui, le mariage était parfaitement décidé...

Et cependant, à l’impétueuse et inattendue déclaration de Maurice, il y eut dans le salon un mouvement de stupeur.

Ce mouvement, le jeune homme l’aperçut malgré son trouble, et inquiet de sa hardiesse, il interrogea son père du regard.

Le baron était fort grave, triste même, mais son attitude n’exprimait aucun mécontentement.

Cela rendit courage au pauvre amoureux.

—Vous m’excuserez, monsieur, dit-il à Lacheneur, si j’ai osé vous présenter ainsi une telle requête... C’est en ce moment où le sort vous accable que vos amis doivent se montrer... heureux si leurs empressements peuvent vous faire oublier les indignes traitements dont vous avez été l’objet...

Tout en parlant, il gardait assez de sang-froid pour observer Marie-Anne.

Rougissante et confuse, elle détournait à demi la tête, peut-être pour dissimuler les larmes qui inondaient son visage, larmes de reconnaissance et de joie.

L’amour de l’homme qu’elle aimait sortait victorieux d’une épreuve qu’il serait imprudent à beaucoup d’héritières de tenter.

Maintenant, oui, elle pouvait se dire sûre du coeur de Maurice.

Lui, cependant, poursuivait:

—Je n’ai pas consulté mon père, monsieur, mais je connais son affection pour moi et son estime pour vous... Quand le bonheur de ma vie est en jeu, il ne peut vouloir que ce que je veux... Il doit me comprendre, lui qui a épousé ma chère mère sans dot...

Il se tut, attendant son arrêt...

—Je vous approuve, mon fils, dit M. d’Escorval d’un son de voix profond, vous venez de vous conduire en honnête homme... Certes, vous êtes bien jeune pour devenir le chef d’une famille, mais, vous l’avez dit, les circonstances commandent.

Il se retourna vers M. Lacheneur, et ajouta:

—Mon cher ami, je vous demande pour mon fils la main de Marie-Anne.

Maurice n’avait pas espéré un succès si facile...

Dans son délire, il était presque tenté de bénir cet haïssable duc de Sairmeuse, auquel il allait devoir un bonheur si prochain...

Il s’avança vivement vers son père, et lui prenant les mains, il les porta à ses lèvres, en balbutiant:

—Merci!... vous êtes bon!... je vous aime!... Oh! que je suis heureux!

Hélas! le pauvre garçon se hâtait trop de se réjouir. Un éclair d’orgueil avait brillé dans les yeux de M. Lacheneur, mais il reprit vite son attitude morne.

—Croyez, monsieur le baron, que je suis profondément touché de votre grandeur d’âme... oh! oui, bien profondément. Vous venez d’effacer jusqu’au souvenir de mon humiliation... Mais pour cela précisément, je serais le dernier des hommes si je ne refusais pas l’insigne honneur que vous faites à ma fille.

—Quoi!... fit le baron stupéfait, vous refusez...

—Il le faut.

Foudroyé tout d’abord, Maurice s’était redressé, puisant dans son amour une énergie qu’il ne se connaissait pas.

—Vous voulez donc briser ma vie, monsieur, s’écria-t-il, briser notre vie, car si j’aime Marie-Anne... elle m’aime...

Il disait vrai, il était aisé de le voir. La malheureuse jeune fille, si rouge l’instant d’avant, était devenue plus blanche que le marbre, elle semblait atterrée et adressait à son père des regards éperdus.

—Il le faut, répéta M. Lacheneur, et plus tard, Maurice, vous bénirez l’affreux courage que j’ai en ce moment.

Effrayée du désespoir de son fils, Mme d’Escorval intervint.

—Ce refus, commença-t-elle, a des raisons...

—Aucune que je puisse dire, madame la baronne. Mais jamais, tant que je vivrai, ma fille ne sera la femme de votre fils.

—Ah!... vous tuez mon enfant!... s’écria la baronne.

M. Lacheneur hocha tristement la tête.

—M. Maurice, dit-il, est jeune, il se consolera, il oubliera...

—Jamais! interrompit le pauvre amoureux, jamais!...

—Et votre fille? interrogea la baronne.

Ah! c’était bien là vraiment la place faible, celle où il fallait frapper; l’instinct de la mère ne s’était pas trompé. M. Lacheneur eut une minute d’hésitation visible, mais se raidissant contre l’attendrissement qui le gagnait.

—Marie-Anne, répondit-il lentement, sait trop ce qu’est le devoir pour ne pas obéir quand il commande... Quand je lui aurai dit le secret de ma conduite, elle se résignera, et si elle souffre, elle saura cacher ses souffrances...

Il s’interrompit. On entendait dans le lointain, comme une fusillade, des feux de file que dominait la voix puissante du canon.

Tous les fronts pâlirent. Les circonstances donnaient à ces sourdes détonations une signification terrible.

Le coeur serré d’une pareille angoisse, M. d’Escorval et Lacheneur se précipitèrent sur la terrasse.

Mais déjà tout était rentré dans le silence. Si large que fût l’horizon, l’oeil n’y découvrait rien. Le ciel était bleu, pas un nuage de fumée ne se balançait au-dessus des arbres.

—C’est l’ennemi, gronda M. Lacheneur d’un ton qui disait bien de quel coeur il eût, comme cinq cent mille autres, pris le fusil et marché aux alliés...

Il s’arrêta... Les explosions reprenaient avec plus de violence, et durant cinq minutes elles se succédèrent sans interruption.

M. d’Escorval écoutait les sourcils froncés.

—Ce n’est pas là, murmurait-il, le feu d’un engagement...

Demeurer plus longtemps dans cet état d’anxiété était impossible.

—Si tu veux bien me le permettre, père, hasarda Maurice, je vais aller aux informations?

—Va!... répondit simplement le baron, mais s’il y a quelque chose, ce dont je doute, ne t’expose pas, reviens.

—Oh!... sois prudent!... insista Mme d’Escorval, qui voyait déjà son fils exposé aux plus affreux dangers.

—Soyez prudent, insista Marie-Anne, qui était seule à comprendre quels attraits devait avoir le péril pour ce malheureux désespéré.

Les recommandations étaient inutiles. Au moment où Maurice s’élançait vers la porte, son père le retint.

—Attends, lui dit-il, voici venir là-bas quelqu’un qui nous donnera peut-être des renseignements.

En effet, au coude du chemin de Sairmeuse, un homme venait d’apparaître.

Il marchait à grands pas, au milieu de la route poudreuse, la tête nue sous le soleil, et par moments il brandissait son bâton, furieusement, comme s’il eût menacé un ennemi visible pour lui seul.

Bientôt on put distinguer ses traits.

—Eh!... c’est Chanlouineau, exclama M. Lacheneur.

—Le propriétaire des vignes de la Borderie?

—Précisément... Le plus beau gars du pays et le meilleur aussi. Ah! il a du bon sang dans les veines, celui-là, et on peut se fier à lui.

—Il faut le prier de monter, dit M. d’Escorval.

M. Lacheneur se pencha sur la balustrade, et appliquant ses deux mains en guise de porte-voix devant sa bouche, il appela:

—Ohé!... Chanlouineau.

Le robuste gars leva la tête.

—Monte!... cria Lacheneur, monsieur le baron veut te parler.

Chanlouineau répondit par un geste d’assentiment, on le vit dépasser la grille, traverser le jardin, enfin il parut à la porte du salon.

Ses traits bouleversés, ses vêtements en désordre trahissaient quelque grave événement. Il n’avait plus de cravate, et le col de sa chemise déchiré laissait voir son cou musculeux.

—Où se bat-on? demanda vivement Lacheneur; avec qui?...

Chanlouineau eut un ricanement nerveux qui ressemblait fort à un rugissement de rage.

—On ne se bat pas, répondit-il, on s’amuse. Ces coups de fusil que vous entendez sont tirés en l’honneur et gloire de M. le duc de Sairmeuse.

—C’est impossible...

—Je le sais bien ... et cependant c’est la pure vérité. C’est Chupin, le misérable maraudeur, le voleur de fagots et de pommes de terre, qui a tout mis en branle... Ah! canaille!... si je te trouve jamais à portée de mon bras, dans un endroit écarté, tu ne voleras plus!...

M. Lacheneur était confondu.

—Enfin, que s’est-il passé? interrogea-t-il.

—Oh!... c’est simple comme bonjour. Quand le duc est arrivé à Sairmeuse, Chupin, le scélérat, ses deux gredins de fils et sa femme, l’infâme vieille, se sont mis à courir après la voiture, comme des mendiants après une diligence, en criant: «Vive monsieur le duc!» Lui, enchanté, qui s’attendait peut-être à recevoir des pierres, a fait remettre un écu de six livres à chacun de ces gueux. L’argent, vous m’entendez, a mis Chupin en appétit, et il s’est logé en tête de faire à ce vieux noble une fête comme on en faisait à l’Empereur. Ayant appris par Bibiane, une langue de vipère, tout ce qui s’était passé chez le curé entre vous, monsieur Lacheneur, et M. le duc de Sairmeuse, il est venu le conter sur la place... Voilà aussitôt tous les acquéreurs de biens nationaux saisis de peur. Le Chupin comptait là-dessus ... et bien vite il se met à raconter à ces pauvres imbéciles qu’ils n’ont qu’à brûler de la poudre au nez du duc pour obtenir la confirmation des ventes...

—Et ils l’ont cru?

—Dur comme fer... Ah! les préparatifs n’ont pas été longs. On est allé prendre à la mairie les fusils des pompiers, on a sorti de leur hangar les trois pierriers des fêtes publiques, le maire a donné de la poudre... et vous avez entendu. Quand j’ai quitté Sairmeuse, ils étaient plus de deux cents braillards devant le presbytère, qui criaient: Vive monseigneur, vive M. le duc de Sairmeuse!...

C’est bien là ce qu’avait deviné M. d’Escorval.

—Voilà, en petit, l’ignoble comédie du roi à Paris, murmura-t-il. La bassesse et la lâcheté humaines sont semblables partout!...

Cependant, Chanlouineau poursuivait:

—Enfin, fête complète!... Le diable avait sans doute prévenu les nobles des environs, car tous sont accourus... On dit que M. de Sairmeuse est le grand ami du roi et qu’il en obtient tout ce qu’il veut... Aussi, il fallait voir comment les autres lui parlaient!... Je ne suis qu’un pauvre paysan, moi,—il disait «pésan»—mais jamais je ne me mettrais à plat devant un homme, comme ces vieux, si fiers avec nous autres, devant le duc... Ils lui léchaient les mains... Et lui se laissait faire. Il se promenait sur la place avec le marquis de Courtomieu...

—Et son fils?... interrompit Maurice.

—Le marquis Martial, n’est-ce pas?... Il se promenait aussi devant l’église, donnant le bras à Mlle Blanche de Courtomieu... Ah! je ne sais pas comment il y a des gens pour la trouver jolie... une fille qui n’est pas plus grande que ça, si blonde qu’on dirait qu’elle a des cheveux morts sur la tête... Enfin!... ils riaient tous deux, ils se moquaient des paysans... On dit qu’ils vont se marier. Et même, ce soir, on donne un grand dîner au château de Courtomieu en l’honneur du duc...

Il avait conté tout ce qu’il savait, il s’arrêta.

—Tu n’as oublié qu’une chose, fit M. Lacheneur, c’est de nous dire pourquoi tes habits sont déchirés comme si tu t’étais battu?...

Le robuste gars hésita un moment, puis brusquement:

—Je puis bien vous le dire tout de même, répondit-il. Pendant que Chupin prêchait, je prêchais aussi, et pas pour le même saint... Encore un peu, et je faisais manquer son coup. Le coquin a couru tout rapporter. Aussi, en traversant la place, le duc s’est arrêté devant moi: «Tu es donc une mauvaise tête?» m’a-t-il dit. J’ai répondu que non, mais que je connaissais mes droits. Alors il m’a pris par ma cravate, et il m’a secoué en me disant qu’il me corrigerait et qu’il me reprendrait ses vignes... Saint bon Dieu!... Quand j’ai senti la main de ce vieux, tout mon sang n’a fait qu’un tour... Je l’ai empoigné à bras le corps!... Heureusement on s’est jeté à six sur moi et j’ai été obligé de lâcher prise... Mais qu’il ne s’avise jamais de venir rôder autour de mes vignes!...

Ses poings se crispaient, toute sa personne menaçait; le feu des révoltes flambait dans ses yeux.

Et M. d’Escorval se taisait, épouvanté de ces haines si imprudemment allumées, et dont l’explosion, pensait-il, serait terrible...

Mais M. Lacheneur s’était redressé.

—Il faut que je regagne ma masure, dit-il à Chanlouineau, tu vas m’accompagner, j’ai un marché à te proposer...

M. et Mme d’Escorval, stupéfaits, essayèrent de le retenir; mais il ne se laissa pas fléchir, et il sortit entraînant sa fille.

Pourtant Maurice ne désespérait pas encore.

Marie-Anne lui avait promis qu’elle l’attendrait le lendemain, dans le bois de sapins qui est au bas des landes de la Rêche.

VII

Lorsqu’il disait quelles démonstrations avaient accueilli M. le duc de Sairmeuse, Chanlouineau restait au-dessous de la vérité.

Chupin avait trouvé le secret de chauffer à blanc l’enthousiasme de commande des paysans si froids et si calculateurs qui l’entouraient.

C’était un dangereux gredin, que ce vieux maraudeur, pénétrant et cauteleux, hardi comme qui n’a rien, patient autant qu’un sauvage; enfin, un de ces coquins complets et tout d’une venue, tels qu’on n’en trouve qu’au fond de la campagne.

On le craignait, et cependant on ne le connaissait pas complètement.

Toutes les ressources de son esprit, il les avait jusqu’alors dépensées misérablement à côtoyer, sans y tomber, les précipices du Code rural.

Pour se garder des gendarmes et pour dérober quelques sacs de blé, il avait dépensé des trésors d’intrigue à faire la fortune de vingt diplomates.

Les circonstances, il le disait souvent, l’avaient mal servi.

Aussi, est-ce désespérément qu’il s’accrocha à l’occasion rare et unique qui se présentait.

Comme de juste, ce rusé gredin n’avait rien dit des circonstances qui entouraient la restitution de Sairmeuse.

Les paysans ne connurent par lui que le fait brutal dont il allait semant la nouvelle de groupe en groupe.

—M. Lacheneur a rendu Sairmeuse, disait-il. Château, bois, vignes, terres à blé, il rend tout!...

C’était plus qu’il n’en fallait pour bouleverser tous ces propriétaires de la veille.

Si M. Lacheneur, cet homme si puissant à leurs yeux, se jugeait assez menacé pour aller au-devant d’une revendication, que ne devaient-ils pas craindre, eux, pauvres diables, sans appui, sans conseils, sans défense?...

On leur affirmait que la loi allait les trahir, qu’un décret se préparait qui rendrait comme des chiffons de papier leurs titres de propriété, ils ne virent de salut que dans la générosité de M. de Sairmeuse, cette générosité que Chupin faisait briller devant leurs yeux comme un miroir à alouettes.

—Quand on n’est pas le plus fort, comme l’ormeau, disaient les orateurs de leurs délibérations, on plie comme l’osier, qui se relève quand l’orage est passé.

Et ils plièrent... Et leur soi-disant enthousiasme déborda avec un délire d’autant plus extravagant que la rancune et la peur s’y mêlaient.

A bien écouter, on eût reconnu dans certains cris l’accent de la rage et de la menace.

Enfin, comme il est rare que l’homme des campagnes, travaillé de défiances, ne garde pas une arrière-pensée, chacun d’eux se disait à part soi:

—Que risquons-nous à crier: «Vive M. le duc!» Rien absolument. S’il se contente de cela pour tout loyer, bon! S’il ne s’en contente pas, il sera toujours temps de voir à trouver autre chose.

Là-dessus, ils clamaient à s’égosiller...

Et tout en savourant son café dans la petite salle du presbytère, le duc se laissait aller à son ravissement.

Il devait, lui, le grand seigneur du temps passé, l’incorrigé et l’incorrigible, l’homme des grotesques préjugés et des illusions obstinées, il devait prendre pour argent comptant les acclamations, fausse monnaie de la foule, «véritable monnaie de singe,» prétendait Chateaubriand.

—Que me chantiez-vous donc, curé? disait-il à l’abbé Midon. Comment avez-vous pu me peindre vos populations comme mal disposées pour nous? Ce serait à croire, jarnibieu! que les mauvaises dispositions n’existent que dans votre esprit et votre coeur.

L’abbé Midon se taisait. Qu’eût-il pu répondre!...

Il ne concevait rien à ce revirement brusque de l’opinion, à cette allégresse soudaine, succédant au plus sombre mécontentement.

—Il y a quelqu’un sous tout ceci!... pensait-il.

Ce quelqu’un ne tarda pas à se révéler.

Enhardi par son succès, Chupin osa se présenter au presbytère.

Il s’avança dans le salon, l’échine arrondie en cerceau, humble, rampant, l’oeil plein des plus viles soumissions, un sourire obséquieux aux lèvres.

Et, par l’entre-bâillement de la porte, on apercevait dans l’ombre du corridor le profil peu rassurant de ses deux fils.

Il venait en ambassadeur, il le déclara après une interminable litanie de protestations. Il venait conjurer «monseigneur» de se montrer sur la place.

—Eh bien!... Oui! s’écria le duc en se levant, oui, je veux me rendre aux désirs de ces bonnes gens!... Suivez-moi, marquis!

Il parut sur le seuil de la porte de la cure, et aussitôt un immense hurrah s’éleva, tous les fusils des pompiers furent déchargés en l’air, les pierriers firent feu... Jamais Sairmeuse n’avait ouï pareil fracas d’artillerie. Il y eut trois vitres de cassées au Boeuf couronné.

Véritable grand seigneur, M. le duc de Sairmeuse sut garder sa froideur hautaine et indifférente,—s’émouvoir est du commun—mais en réalité il était ravi, transporté.

Si ravi qu’il chercha vite comment récompenser cet accueil.

Un simple coup d’oeil jeté sur les titres remis par Lacheneur lui avait appris que Sairmeuse lui était rendu presque intact.

Les lots détachés de l’immense domaine et vendus séparément étaient d’une importance relativement minime.

Le duc pensa qu’il serait politique et peu coûteux d’abandonner ces misérables lopins de terre, partagés peut-être entre quarante ou cinquante paysans.

—Mes amis, cria-t-il d’une voix forte, je renonce pour moi et mes descendants à tous les biens de ma maison que vous avez achetés, ils sont à vous, je vous les donne!...

Par cette donation grotesque, M. de Sairmeuse pensait porter au comble sa popularité. Erreur. Il assurait simplement la popularité de Chupin, l’organisateur de la comédie, de Chupin qui se dessinait en personnage.

Et pendant que le duc se promenait d’un air fier et satisfait au milieu des groupes, les paysans riaient et se moquaient. Ne venaient-ils pas de jouer «l’ancien seigneur,» comme disaient les vieux.

Même, s’ils s’étaient si promptement déclarés contre Chanlouineau, c’est que la donation leur semblait un peu fraîche... sans cela...

Mais le duc n’eut pas le temps de se préoccuper de cet incident qui frappa vivement son fils...

Un de ses anciens amis de l’émigration, le marquis de Courtomieu, qu’il avait prévenu de son arrivée par un exprès, accourait à sa rencontre, suivi de sa fille, mademoiselle Blanche.

Martial ne pouvait pas ne pas offrir son bras à la fille de l’ami de son père, et ils se promenèrent à petits pas, à l’ombre des grands arbres, pendant que le duc de Sairmeuse renouvelait connaissance avec toute la noblesse des environs...

Il n’était pas un hobereau qui ne tînt à serrer la main de M. de Sairmeuse. D’abord, il possédait, affirmait-on, plus de vingt millions en Angleterre. Puis, il était l’ami du roi, et chacun, pour soi, pour ses parents, pour ses amis, avait quelque requête à faire appuyer...

Pauvre roi!... il eût eu la France entière à partager comme du gâteau entre tous ces appétits, qu’il ne les eût pas satisfaits...

Ce soir-là, après un grand dîner au château de Courtomieu, le duc coucha au château de Sairmeuse, dans la chambre qu’avait occupée Lacheneur, comme Louis XVIII, disait-il en riant, dans la chambre de «Buonaparte.»

Il était gai, causeur, plein de confiance dans l’avenir.

—Ah!... on est bien chez soi, répétait-il à son fils.

Mais Martial ne répondait que du bout des lèvres.

Sa pensée était obsédée par le souvenir de deux femmes qui, dans cette journée, l’avaient ému, lui si peu accessible à l’émotion. Il songeait à ces deux jeunes filles si différentes:

Blanche de Courtomieu... Marie-Anne Lacheneur.

VIII

Ceux-là seuls qui, aux jours radieux de l’adolescence, ont aimé, ont été aimés et ont vu, tout à coup, s’ouvrir entre eux et le bonheur un abîme infranchissable, ceux-là seuls peuvent comprendre la douleur de Maurice d’Escorval.

Tous les rêves de sa vie, tous ses projets d’avenir reposaient sur son amour pour Marie-Anne.

Cet amour lui échappant, l’édifice enchanté de ses espérances s’écroulait, et il gisait foudroyé au milieu des ruines.

Sans Marie-Anne, il n’apercevait ni but, ni sens à son existence.

C’est qu’il ne s’abusait pas. Si tout d’abord son rendez-vous pour le lendemain lui était apparu comme le salut même, il se disait, en y réfléchissant froidement, que cette entrevue ne changerait rien, puisque tout dépendait d’une volonté étrangère, la volonté de M. Lacheneur.

Il garda donc, tout le reste de la journée, un morne silence. L’heure du dîner venue, il se mit à table, mais il lui fut impossible d’avaler une bouchée, et il demanda bientôt à ses parents la permission de se retirer.

M. d’Escorval et la baronne échangèrent un regard affligé, mais ils ne se permirent aucune observation.

Ils respectaient cette douleur qu’ils étaient si dignes de partager. Ils savaient qu’il est de ces chagrins cuisants qui s’irritent de toute consolation, pareils à ces blessures qui saignent, si légère que soit la main qui les panse.

—Pauvre Maurice!... murmura Mme d’Escorval, dès que son fils se fut retiré.

Et son mari ne répondant pas:

—Peut-être, ajouta-t-elle d’une voix hésitante, peut-être serait-il sage à nous de ne pas l’abandonner seul aux inspirations de son désespoir.

Le baron tressaillit. Il ne devinait que trop l’horrible appréhension de sa femme.

—Nous n’avons rien à redouter, prononça-t-il vivement; j’ai entendu Marie-Anne promettre à Maurice de l’attendre demain au bois de la Rèche.

La malheureuse mère respira plus librement. Tout son sang s’était glacé à cette idée que son fils songerait peut-être au suicide; mais elle était mère, elle voulait savoir.

Elle monta rapidement à la chambre de son fils, entre-bâilla doucement la porte, et regarda... Il était si bien perdu dans ses tristes rêveries, qu’il n’entendit rien et ne soupçonna même pas la sollicitude qui veillait sur lui.

Maurice était à sa fenêtre, les coudes sur la barre d’appui, le front entre ses mains, et il regardait...

Bien que sans lune, la nuit était claire, et par delà le léger brouillard blanc qui indiquait le cours de l’Oiselle, il apercevait la masse imposante du château de Sairmeuse, avec ses tourelles et ses toits dentelés.

Que de fois il l’avait contemplé ainsi, au milieu du silence, ce château qui abritait ce qu’il avait de plus cher et de plus précieux au monde.

De sa fenêtre, il apercevait les fenêtres de Marie-Anne, et son coeur battait plus fort quand il les voyait s’éclairer.

—Elle est là, se disait-il, dans sa blanche chambre de jeune fille... Elle s’agenouille pour dire ses prières... Elle murmure mon nom après celui de son père en implorant la bénédiction de Dieu...

Mais ce soir, il n’avait pas à attendre qu’une lumière brillât derrière les vitres de cette fenêtre chérie.

Marie-Anne n’était plus à Sairmeuse... elle en avait été chassée.

Où était-elle, maintenant?... Elle n’avait plus d’autre asile, elle, accoutumée aux recherches de la richesse, qu’une misérable masure couverte de chaume, dont les murs n’étaient même pas blanchis à la chaux, sans autre plancher que le sol même, poudreux en été comme la grande route et boueux en hiver.

Elle en était réduite à garder pour elle-même l’aumône que, charitable en sa prospérité, elle destinait à de pauvres gens.

Que faisait-elle à cette heure?... Elle pleurait sans doute...

A cette idée, le coeur du pauvre Maurice se brisait.

Mais que devint-il, quand un peu après minuit, il vit soudainement s’illuminer le château de Sairmeuse?

Le duc et son fils rentraient; après le dîner de fête du marquis de Courtomieu, et avant de se coucher, ils visitaient cette magnifique demeure où avaient vécu leurs pères. Ils reprenaient pour ainsi dire possession de ce château dont M. de Sairmeuse n’avait pas franchi le seuil depuis vingt-deux ans, et que Martial ne connaissait pas.

Maurice vit les lumières courir d’étage en étage, de chambre en chambre, et enfin les fenêtres de Marie-Anne s’éclairèrent.

A ce spectacle, le malheureux ne put retenir un cri de rage.

Des hommes, des étrangers, entraient dans ce sanctuaire d’une vierge, où il osait à peine, lui, pénétrer par la pensée.

Ils foulaient insoucieusement le tapis de leurs lourdes bottes, ils parlaient haut. Maurice frémissait, en songeant à ce que se permettait peut-être leur insolente familiarité. Il lui semblait les voir examiner et toucher ces mille riens dont aiment à s’entourer les jeunes filles, ils ouvraient les armoires, ils lisaient une lettre inachevée laissée sur le pupitre...

Jamais avant cette soirée Maurice n’eût voulu croire qu’on pouvait haïr quelqu’un autant qu’il haïssait ces Sairmeuse.

Désespéré, il se jeta sur son lit, et le reste de la nuit se passa à songer à ce qu’il dirait à Marie-Anne et à chercher une issue à une inextricable situation.

Levé avant le jour, il erra dans le parc comme une âme en peine, redoutant et appelant le moment où son sort serait fixé. Mme d’Escorval eut besoin de toute son autorité pour le décider à prendre quelque chose; il ne s’apercevait pas que depuis la veille au matin il n’avait rien mangé.

Enfin, comme onze heures sonnaient, il partit.

Les landes de la Rèche étant situées de l’autre côté de l’Oiselle, Maurice dut gagner, pour traverser la rivière, un endroit où il y avait un bac, à une portée de fusil d’Escorval. Quand il arriva au bord de l’eau, il y trouva six ou sept paysans, hommes et femmes, qui attendaient le passeur.

Ces gens ne remarquèrent pas Maurice. Ils causaient; il écouta.

—Pour vrai, c’est vrai, disait un gros garçon à l’air réjoui, et moi qui vous parle, je l’ai entendu de la propre bouche de Chanlouineau, hier soir... Il ne se tenait pas de joie... «Je vous invite tous à la noce! criait-il, j’épouse la fille de M. Lacheneur, c’est décidé.»

Cette stupéfiante nouvelle atteignait Maurice comme un coup de bâton sur la tête. Sa stupeur fut telle, qu’il perdit jusqu’à la faculté de réfléchir.

—Du reste, poursuivait le gros garçon, il y a assez longtemps qu’il en était amoureux... c’est connu. Il fallait voir ses yeux, quand il la rencontrait... des brasiers, quoi!... Il en maigrissait. Tant que le père a été dans les grandeurs, il n’a rien osé dire... dès qu’il l’a su tombé, il s’est déclaré et on a topé.

—Mauvaise affaire pour lui, hasarda un petit vieux.

—Tiens!... pourquoi donc?

—S’il est ruiné, comme on dit...

Les autres éclatèrent de rire.

—Ruiné!... M. Lacheneur! disaient-ils tous à la fois, quelle farce... Il a beau faire le pauvre, il est encore plus riche que nous tous... On sait ce qu’on sait... Le croyez-vous donc assez bête pour n’avoir rien mis de côté, en vingt ans!... Il en a placé, allez, de cet argent; pas en terres, parce que ça se voit, mais autrement... Même il parait qu’il volait M. le duc de Sairmeuse comme il n’est pas possible...

—Vous mentez!... interrompit Maurice indigné, M. Lacheneur quitte Sairmeuse aussi pauvre qu’il y était entré.

En reconnaissant le fils de M. d’Escorval, les paysans étaient devenus fort penauds. Mais lui, en intervenant, s’était enlevé tout moyen de se renseigner. Il questionna, on ne lui dit que des niaiseries, des choses vagues. Le paysan interrogé ne répond jamais que ce qu’il pense devoir être agréable à qui l’interroge; il a peur de se compromettre.

Ce fut une raison pour Maurice de hâter sa course quand il eut traversé l’Oiselle.

—Marie-Anne épouser Chanlouineau! répétait-il, c’est impossible! c’est impossible!...

IX

Les landes de la Rèche, où Marie-Anne avait promis à Maurice de le rejoindre, doivent leur nom à la nature de leur sol âpre et rebelle.

La nature y semble maudite, rien n’y vient. La boue s’y détrempe contre les cailloux, le sable